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Bataille de Magenta, succès de Bullier, 1859


Danseurs de cancan au Bal Bullier sur fond de bataille de Magenta

Nous avons déjà publié des articles à propos des habitudes de danse à l'époque du Second Empire, voire même à propos de ce qui était dansé dans les salons impériaux des Tuileries (voir ici notre étude sur les Lanciers).


Dans le rayon reconstitution de musiques, nous avons déjà remonté le galop "Vive l'Empereur !" composé en Angleterre tout à la gloire de Napoléon III (voir ici), alors que la Guerre de Crimée fait rage et que l'amitié franco-britannique atteint des sommets (cf la visite de la Reine Victoria au tombeau de Napoléon).


Nous continuons ici sur notre lancée : le fait est que les guerres de l'époque ont laissé d'autres traces dans le répertoire des bals. Cette fois, nous sommes bien en France, et la guerre qui a lieu est la seconde guerre d'indépendance italienne, en 1859.


LE QUADRILLE MAGENTA


N'étant pas un blog d'Histoire, nous laisserons aux curieux le loisir de s'informer ailleurs sur les tenants et les aboutissants de cette guerre. Résumons là (probablement très maladroitement) en disant que le Roi de Sardaigne s'allie à Napoléon III pour libérer l'Italie du Nord de la domination autrichienne. Le conflit est ponctué par la bataille de Magenta, livrée le 4 juin 1859, une victoire franco-sarde.


Ce qui est sûr, c'est que cette victoire inspire les artistes. Si les tableaux sont légion, nous voyons que la musique a aussi chanté les louanges des vainqueurs : c'est le cas du morceau d'Auguste Desblins (1802-1879), chef d'orchestre du bal Bullier. Il s'empare du thème guerrier pour le décliner en... quadrille.


"La bataille de Magenta" par Gerolamo Induno, Musée de l'Armée (Paris)

Pour preuve, cet extrait de "Un Bal d’Etudiants (Bullier) : notice historique, accompagnée d'une photogravure et suivie d'un appendice bibliographique par un ancien contrôleur du droit des pauvres", 1908 (dont une transcription se trouve ici) :

Mais, vers 1859, les habitudes, sinon les mœurs, se transforment : la Closerie n’ouvre plus ses portes que les soirs de bal, dimanche, lundi et jeudi. Insensiblement, le nom du maître de céans se substitue à l’ancienne dénomination : la Closerie des Lilas devient « Bullier ». La vaste salle, aux colonnes orientales, resplendit alors de lumières, le jardin s’éclaire à giorno, les bosquets s’embrasent de feux de Bengale ; Desblins lève son archet et, devant un orchestre imposant, les vis-à-vis s’organisent. C’est Magenta, quadrille de circonstance, qui est en vogue, puis la polka des Baisers, tous les deux du maëstro de la maison.


Le quadrille Magenta, puisqu'il s'agit de lui, est une sensation des années 1859/1860. On trouve également sa trace dans "Les étudiants et les femmes du Quartier Latin en 1860" (voir ci-contre), dont la 2e édition est publié cette même année. (On en trouve un exemplaire ici sur google books)



"L’Écho de Paris", 23 juillet 1885

Si le quadrille de Desblins est certes un succès de ces années, il trouvera une longévité remarquable dans un autre domaine : la musique militaire. Il fait encore une apparition remarquée dans les journaux de juillet 1885, notamment dans cette édition de "L’Écho de Paris" (datée du 23 de ce mois) qui relate son exécution au Palais-Royal par l'orchestre des 7e cuirassiers. (voir ci-contre)



LE BAL BULLIER


Desblins, le compositeur, fait partie des inconnus célèbres des bals du XIXe siècle. Si son bâton a présidé au bonheur de milliers de danseurs, il ne reste que peu de choses de lui : à peine une poignée d'entrefilets dans les journaux, un nombre de partitions conséquent, sans doute, conservées à la BNF, mais tellement peu de personnes pour s'en emparer, et une tombe dans la 18e section du cimetière de Montparnasse (si la sépulture existe encore).


Pourtant, il a compté dans le paysage parisien. Même s'il a assuré la conduite d'orchestre pour l'Empereur Napoléon III dans des circonstances extrêmement protocolaires (nous aurons l'occasion d'y revenir), son nom reste principalement associé au bal Bullier dont il a été un des chefs d'orchestre les plus emblématiques.


Le bal Bullier fait partie des bals publics de la Rive Gauche de Paris qui ont laissé leur nom à la postérité, comme, par exemple, la Grande Chaumière dont nous avons déjà parlé ici. Sa longévité est exceptionnelle : il ne fermera ses portes à la danse que dans les années... 1930 !

Le bal doit son nom à François Bullier qui acquiert en 1847 les terrains de "la Chartreuse" et les baptise "la Closerie des Lilas". Néanmoins, le nom du propriétaire finira par s'imposer et l'endroit sera bientôt appelé "Bal Bullier".

De Bullier, on retient le portail caractéristique d'influence orientale, sis au 31 Rue de l'Observatoire. Le blog des montparnos en dit ceci : "Lorsque Bullier reprend la Chartreuse en 1847, la décoration orientale est à la mode et il faut des lumières à éblouir tous les yeux, des gerbes de gaz et des couleurs criardes. Autrefois reléguée dans un coin, l’entrée de l’établissement est alors placée au centre du mur de façade et une porte de style Alhambra est installée."


Dans cet article, on ne détaillera pas plus l'histoire de Bullier, car elle a déjà été relatée ailleurs de manière extensive. Les personnes intéressées pourront se référer à la page wikipedia qui lui est dédiée, ou encore aux pages des Montparnos (qu'on trouve ici), ou au blog d'Olivier Goetz.


vues stéréoscopiques du Bal Bullier, source : Musée Carnavalet, montage : blog Les Montparnos

LE MARECHAL NEY


Notez que l'emplacement de Bullier a été le théâtre d'un fait historique qui était déjà en rapport avec les Bonaparte : en 1815, devant les futurs murs du bal, Rue de l'Observatoire, est fusillé Michel Ney, un des plus fameux maréchaux de Napoléon :


"Ce mur derrière lequel on danse si joyeusement est celui où l’on a fusillé le “brave des braves” : Michel Ney a rendu le dernier soupir là où résonne la polka des Baisers. Plus encore cette Closerie des Lilas, où se trémoussent les représentants de la jeunesse française, a été l’asile des pieux disciples de saint Bruno ; les Chartreux ont précédé les carabins ; le séminaire religieux est devenu le séminaire du plaisir."

("Les Cythères Parisiennes", p. 60).


inauguration de la statue du Maréchal Ney, source : Musée Carnavalet

L'avènement de Napoléon III au pouvoir rabat les cartes. L'érection d'une statue en hommage à Michel Ney est décidée en 1848. Elle est inaugurée en grandes pompes le 7 décembre 1853, le jour anniversaire de son exécution, quasiment devant la porte de Bullier. Sa présence, désormais coulée dans le bronze, inspira visiblement les étudiants...


En 1847, le Prado fut démoli et M. Bullier, achetant à Carnaud la Chartreuse, y établit un Prado d'hiver et d'été, sous le titre de « Closerie des Lilas. » Dès le début, la vogue fut grande. La devanture mauresque mi-plâtre et mi-sapin fut, malgré son mauvais goût, déclarée ravissante et quand, cinq ans plus tard, on érigea, presque devant la porte, la statue du maréchal Ney, avec son sabre en l'air, les étudiants prétendirent qu'il battait la

mesure à l'orchestre de Desblins, le maëstro de l'endroit.

(source : "Gazette anecdotique" du 15 mars 1895)


Cette présence sortie du Premier Empire inspira-t-elle Desblins lorsqu'il composa son ode à la victoire de Napoléon III, "le neveu", en 1859 ? L'histoire ne le dit pas, mais l'image est belle. Le jour où retentit l'ode à la victoire, c'est peut-être le sabre du Maréchal Ney qui mena l'orchestre et s'assura ainsi une nouvelle revanche sur l'Histoire...



LA RECONSTITUTION


Nous n'avons pas trouvé la partition datant de 1859 bien qu'il semble qu'elle ait effectivement été éditée. Pour la reconstitution, nous nous basons sur un arrangement pour orchestre militaire qui en a été fait en 1868. Il est réalisé par Blancheteau.

Notons qu'il en fait aussi un arrangement pour cornet à pistons en 1872.

Notre complice Ilkay Bora Oder (son site est ici) est resté très proche de la version de Blancheteau. Nous avons néanmoins choisi de transformer les percussions pour rendre la musique plus agréable à danser (les militaires, qui ne pensent pas aux danseurs, ont l'habitude de hacher les sons).

Personne ne dit que ce quadrille était censé convenir pour danser pantalon, poule, été etc. en 1868. Pour les 4 premières figures, tout a néanmoins l'air de coller, à condition de danser la chaîne des dames du pantalon 2 fois plus vite que le reste de la figure (ce qui est tout à fait possible puisque le rythme qui s'impose pour rendre la composition majestueuse est plutôt lent). Pour la finale, en revanche, le découpage a été problématique, en particulier une partie de la partition très déconcertante, en 6/8. Nous avons choisi d'utiliser cette partie au rythme bien étrange pour servir d'introduction à la figure qui en aurait été dépourvue sinon. Le reste a été ordonné de manière à donner le rythme qui convenait le mieux à une saint-simonienne.


REMERCIEMENTS


Cet article fait suite à d'autres qui traitaient déjà des habitudes de danse à l'époque de Napoléon III, voire à propos de ce qui était dansé dans les salons des Tuileries. A cela près que 2023 est l'année des 150 ans de la mort du Second Empereur des Français. Dans ce cadre, les promoteurs de l'opération "2023, année Napoléon III" nous ont permis d'utiliser leur logo "eu égard à la qualité de [nos] travaux" (je cite), et ce même s'ils ne labellisent en principe aucun blog ou site particuliers.

Nous les remercions pour cette autorisation !



Closerie des lilas Jardin Bullier, par Provost, A. lithographe




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