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Réapproprions-nous le cancan !

Dernière mise à jour : 14 mai 2021


coup de pied au chapeau dans "le bal Mabille" par Provost, 1867 (musée Carnavalet)

Quelle plus merveilleuse période de l'année que l'été pour laisser déborder sa joie et laisser libre cours aux extravagances les plus folles ? Le soleil ardent, les corps libérés, les boissons qui coulent à flot. Si nous en tirions profit pour exercer notre imagination ? Mais oui chers amis, RÉAPPROPRIONS-NOUS LE CANCAN ! (et surtout dépêchons-nous parce que l'été tire à sa fin hahaha !)


Nul doute que vous avez déjà vu ces danseuses des cabarets parisiens en train de lancer la jambe en l'air ou de faire le grand écart. C'est ce qui fait l'attrait de Paris sans doute, à côté de ses 1001 monuments. Le French cancan est un spectacle parfaitement huilé, calibré au millimètre, standardisé. Le French cancan est un produit destiné aux touristes dont le commun des danseurs, et même la commune des danseuses, se sent parfaitement exclu(e), un spectacle que l'on regarde sans pouvoir y participer.


C'EST, EN FAIT, UN COMBLE vu que le French cancan est l'aboutissement de dizaines d'années de fronde libertaire où tout Parisien et toute Parisienne a pu exprimer sa vitalité et son esprit d'indépendance à la vue et à la barbe de l'autorité en imaginant les figures de danse les plus folles dans un élan partagé par tous les fêtards. Comme si cet élan de joie avait dû être récupéré par le business de l'Entertainment (des termes anglais mais le French cancan n'est-il pas un terme d'invention anglaise ?)


C'est pourquoi, les amis, retournons à l'origine, au nez et à la barbe du business susmentionné.


A la fin des années 1820, le ver est dans le fruit du quadrille. Les étudiants dansant à la Grande-Chaumière, cabaret où ils sont maîtres, profitent de ses diverses figures (promenade, cavalier seul de la pastourelle, avant-deux... autant dire tout) pour faire rigoureusement n'importe quoi de leurs bras, de leurs jambes et de leur tête ! Le cancan naît de la vitalité de la jeunesse qui rejette les pas millimétrés de leurs parents, du poids des révoltes, des changements de régimes et oppressions récurrentes, du poids des épidémies, aussi. Les Parisiens ont besoin d'un exutoire. Cet exutoire se trouve dans la danse !


Le pas de "cancan" n'est pas défini en lui-même puisqu'il désigne un ensemble de mouvements dont le seul point commun est l'extravagance et le souhait de s'amuser, de préférence en réduisant les conventions en miettes. Cela ne tarde pas à inquiéter l'autorité qui parle d'"indécence" (et, soyons honnêtes, il y en avait de l'indécence : les étudiants d'alors étaient très similaires à nos étudiants d'aujourd'hui !) Elle veut réguler cet esprit frondeur ! Il faut canaliser la "révolte des pieds" (terme personnel) qui bat son plein, trouvant son paroxysme dans la folie du carnaval.


En 1831 est édité "le Guide des Sergens de Ville et autres Préposés de l'Administration de la Police". Dans la partie relative aux bals publics, on dit textuellement que "les agens qui ont la surveillance des bals, doivent veiller à ce qu'on n'y exécute aucune danse indécente, telle que la chahut, le cancan, etc. ; si, après avoir été invités à cesser, ceux qui se livrent à ces sortes de danses n'en tiennent aucun compte, ils doivent être conduits devant le commissaire de police du quartier, afin que les faits soient constatés, parce qu'ils constituent un délit prévu par l'art. 330 du Code Pénal, (l'Attentat aux mœurs)." On ajoute encore dans ce guide que "par jugement du tribunal correctionnel de Paris, en date du 20 septembre 1826, un nommé Kreitz a été condamné à trois mois de prison pour avoir dansé la chahut dans une guinguette de la barrière du Maine." (ndr : la Grande-Chaumière se trouve à la barrière du Maine.) Comme quoi, même avant l'édition du guide, la danse "indécente" est déjà sanctionnée par le code pénal...


Comme écrit dans ce guide, le terme "cancan" coexiste à côté du terme "chahut". Nous supposons qu'ils ne sont, au moins au départ, pas rigoureusement synonymes : la chahut est très souvent citée comme une forme francisée de la danse espagnole "la cachucha". Elle sera adoubée à l'Opéra par Fanny Elssler en 1836 dans "le Diable boîteux", dans une forme qu'on suppose épurée par rapport à la danse espagnole originale.


Fanny Elssler dansera par la suite la cachucha en Amérique

On connaît les mouvements de la version de Elssler car ils ont été décrits. En revanche, on ne sait pas grand chose de l'originale, sauf que c'est une cousine du boléro et qu'elle se danse avec des castagnettes. Les danseurs y auraient été très cambrés et la passion méditerranéenne s'y serait exprimée de manière très convaincante.


1837 Théâtre de la Gaîté : pas de la cachucha dansé par Signor Camprubi et Signora Dolorès (source : Gallica.fr)

De même, d'autres noms sont cités comme étant "plus ou moins synonymes" de cancan alors qu'ils pourraient, comme la chahut, désigner des types de pas extravagants bien définis. Pensons à la robert-macaire. On n'en sait pas grand chose sinon qu'elle porte le nom d'un personnage de théâtre qui sera popularisé en 1823 par le comédien Frédérick Lemaître dans le "l'Auberge des Adrets". Alors que les auteurs de la pièce veulent créer une tragédie, l'acteur impose d'emblée une interprétation burlesque du héros, faisant de la pièce une farce et un énorme succès. Le personnage de Robert Macaire, bandit intelligent, spirituel et sympatique (mais malgré tout sanguinaire), armé d'un opportunisme réjouissant est né. Il connaît un succès phénoménal et son personnage est décliné à l'envi. Avec le vocabulaire actuel, on dirait qu'il devient une franchise... On le verra apparaître jusque dans les "Enfants du Paradis" de Marcel Carné, film de 1945. Reste à savoir ce qu'il pouvait bien danser si d'aventure il dansât quelque chose !


Frédérick Lemaître en Robert Macaire (représentation visiblement tardive)

De la saint-simonienne nous ne parlerons pas ici puisque nous en avons déjà parlé dans un article précédent. Bien que certains aient pu penser que c'était un synonyme du "cancan", il est bien établi que c'est un galop avec échange de partenaire.


Nous souhaitons maintenant aider le lecteur qui ne saurait pas encore quoi faire de ses bras et de ses jambes pour revivre l'esprit festif et frondeur du "cancan" de l'époque. Soyez honnête, même si vous aimez penser que votre pas marché est le seul digne des bals de la bonne société, même dans ce cadre il arrive toujours un moment de la soirée où les personnes raisonnables s'en vont et où les plus téméraires restent sur la piste de danse, imbibés d'alcool et de plaisir, ayant envie de finir la soirée en apothéose. Pour ce faire, nous souhaitons suggérer quelques possibilités parmi l'infinité de pas qui sont possibles pour égayer vos quadrilles.


Il existe une iconographie très abondante où des artistes ont fixé les gens en train de danser aux bals publics avec les pas les plus saugrenus.

Dans cet article nous avons choisi de montrer quelques exemples mais où l'on disposait d'un minimum de texte explicatif, ce qui est plutôt rare : l'art des bals publics était dédaigné par les chroniqueurs de la bonne société, donc par les journaux ! Nous nous sommes donc tournés vers les caricaturistes, en particulier vers le "Musée ou Magasin Comique de Philipon".



L'article a été écrit entre l'été 1842 et le carnaval 1843. Bien sûr, il est l'œuvre de caricaturistes. Ceux-ci essaient de manière humoristique de rattacher le cancan de l'époque à une tradition immémorielle de danses folles, commençant leur énumération avec l'Arche de Noé. Nous omettons donc le début de l'article par trop fantaisiste. Cependant, lorsqu'ils atteignent 1815 et sa suite (la vraie époque du cancan, donc), la plupart des éléments cités deviennent très plausibles. Ils proposent même une chronologie du développement de ce mouvement qui en fait une source d'informations assez exceptionnelle, quoique discutable, et qui nous semble plausible sur bien des points. Nous ne résistons donc pas à l'envie d'en reproduire les passages les plus intéressants et de les commenter.

1815 : "pyrrhique"

Il est sûr que la défaite de Napoléon a amené des étrangers dans les rues de Paris. Ce qui est moins sûr, c'est cette théorie de danse grecque "pyrrhique" qui aurait servi de substrat au cancan. On préfère considérer cette parenté avec une danse de l'Antiquité comme une facétie d'humoriste.


Dans le rayon des danses apportées dans la foulée de la chute de l'Empire et qui appartiennent au mouvement du cancan, on parle de la "cracovienne" ou de la "cosaque".







1832 : cachucha

Il semblerait que la dansomanie qui s'est emparée de la France après l'épidémie de choléra de 1832 marque le vrai coup d'envoi du développement du cancan, au même titre qu'il donne le coup d'envoi de la saint-simonienne. Nous avons parlé de la folie dansante parisienne dans l'article qui est consacré à cette dernière.


Au début du XIXe siècle, les danses espagnoles sont à la mode. Le fandango est, par exemple, dansé par les Parisiens. Mais il semble que la cachucha (que certains pensent être étymologiquement à la base de la française "chahut") ait fait particulièrement impression, avant même qu'elle soit dansée devant les strapontins de l'Opéra par Fanny Elssler.


Si l'on suit la chronologie du Musée Philipon, on pourrait même en conclure que la mode du cancan est lancée par la cachucha. De un : la caricature montre des danseurs de cachucha qui montent le pied à hauteur de tête, ce qui sera la marque de fabrique du French cancan, de deux : c'est, des dires de l'auteur, sous l'impulsion de cette danse que la Grande-Chaumière est "investie" de son rôle moteur dans le développement de la "danse libre".

Mais ne nous emballons pas : nous lisons ce qui est, d'abord, une caricature ! De plus, nous savons par "le Guide des Sergens de Ville et autres Préposés de l'Administration de la Police" qu'il y a déjà au moins une condamnation pour danse indécente en 1826. Fait isolé ou pas, on ne le saura probablement jamais !


le cancan : toujours des nouveautés !
en 1838 naquit le grand écart !

Cette figure emblématique du French cancan qu'est le grand écart serait donc née en 1838. On aurait tendance à dire "oui pourquoi pas !".

Néanmoins la référence au colosse de Rhodes faisant le grand écart au-dessus des bateaux rentrant dans le port est des plus fantaisistes !



1840 : pas du croyant
1841 : grand écart pied au menton !
1842 : les taureaux indomptés
1842 : un tabac en province avec l'ours martin !

1842 - 1843 : le cancan des salons où "les mains dans les poches c'est super stylé"

le carnaval, toujours une longueur d'avance pour le cancan !

Nous pourrions pousser notre analyse sur le développement du cancan / de la chahut au delà de la date finale de cet article du Musée Philipon, à savoir 1843.

Nous pourrions, ainsi, parler du "quadrille des bals publics" décrit par Giraudet dans les dernières années du XIXe siècle (qui a la délicieuse particularité de permettre un cavalier seul aux dames).


Mais ce n'est pas notre but !


Nous visons bien à retrouver l'esprit aventureux des débuts où l'on pouvait inventer "n'importe quoi" pour faire sensation dans les bals ! Evidemment, si vous savez faire le grand écart, rien ne vous interdit de le faire, mais le but premier est de décomplexer le lecteur qui croirait encore que le cancan est forcément synonyme de performance physique ! Certes, il le deviendra dans les décennies qui suivent grâce aux talents de diverses reines de la nuit qui gagneront leur indépendance au plus elles lèveront haut la jambe, mais il est piquant de remarquer que ces reines du coup de pied au chapeau ne passeront pas la barre du XXe siècle : toutes ces individualités remarquables auront vu leur inventivité récupérée par l'industrie du spectacle qui égalisera tout sur son passage.


D'ailleurs, qui peut citer l'actuelle meneuse de revue du Moulin Rouge ?


Mesdames, Messieurs, quand vous aurez terminé la lecture de cet article, pourrais-je donc vous demander de cultiver VOTRE individualité et d'inventer sans complexe les pas qui vous conviendront le mieux lors de vos prochains quadrilles ?

un cavalier seul "cancan" pendant la pastourelle encore banni des salons en 1884 ?

Références


  • Cet article est issu de beaucoup de lectures effectuées dans des documents d'époque digitalisés par Gallica.fr. Comme nous en effectuons ici une synthèse, il ne nous a pas semblé nécessaire (il nous aurait même été assez difficile) de nommer une source particulière, sauf le "Musée ou Magasin Comique de Philipon" que nous reproduisons et citons ici.

  • Suite à une remarque qui nous a été faite, nous tenons à préciser que cet article n'utilise pas le contenu de la conférence faite récemment par Richard Powers au sujet du cancan : par acquis de conscience, nous avons vérifié son contenu a posteriori et il nous semble que nous n'en recouvrons que très partiellement les informations ! Cet article a été entamé avant la tenue de la conférence en ligne de Richard Powers !

  • Nous tenons à citer l'ouvrage "L'Incroyable Histoire du Cancan" de Nadège Maruta, sous-titré "Rebelles et insolentes, les femmes mènent la danse". Nous ne l'avons pas utilisé comme source d'information directe, mais nous l'avons consulté pour confronter les conclusions que nous avons tirées de la lecture de Gallica aux conclusions qu'elle tirait dans son ouvrage sur la chronologie du cancan. Cet ouvrage nous a surpris par sa précision pour un ouvrage "grand public" : on y parle par exemple de la robert-macaire, ce qui prouve que la recherche de l'auteure a été extrêmement fine ! Nous ne pouvons que conseiller sa lecture car il est de plus doté d'une iconographie extrêmement riche !

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