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Vive l'Empereur ! (Jullien, 1855)

Dernière mise à jour : 9 août


Victoria (aquarelle par Winterhalter), Monsieur Jullien et Napoléon III (par Hippolyte Flandrin)

Il y a quelques mois, nous vous proposions un arrangement pour orchestre d’une valse oubliée, dédiée à un souverain, le premier Roi des Belges, Léopold Ier (l'article est ici). On ne sait pas si cela deviendra une tradition, mais nous avons trouvé dans un fonds d’archives les partitions d’un autre danse, qui nous permet cette fois de vous parler non pas d’un souverain, mais bien de trois au moins, sans lesquels cette musique n'aurait jamais existé !


Pour bien cerner la naissance de cette danse, il faut nous replacer dans l’Histoire. Si le morceau rend hommage à un monarque, cela n’est pas dans la foulée d’un couronnement, ce qui serait pourtant l'habitude. Cette fois, le morceau naît de circonstances bien plus graves : la guerre !

Nicolas Ier, Empereur de Russie

En 1855 en effet, la guerre de Crimée fait rage, qui oppose d’une part l’Empire russe de Nicolas Ier, d’autre part une coalition formée de l'Empire ottoman, de l'Empire français, du Royaume-Uni et du Royaume de Sardaigne. Nous laissons le lecteur curieux chercher le récit précis du conflit, qui naît de la crainte des occidentaux de voir tomber un Empire Ottoman affaibli dans l'escarcelle de la Russie et qui est ponctuée par la prise de Sébastopol, qui en marque quasiment la fin.


Dans ce contexte, on s'en doute, un rapprochement entre les chefs d'état alliés s'opère. Cela se traduira, notamment, par la visite de Napoléon III en Angleterre au printemps 1855, et par la visite de la Reine Victoria en France pendant l'été de la même année.

Cependant, avant même ces visites officielles, un Français d'Angleterre participe au rapprochement : notre "chouchou" Louis Antoine Jullien (que les Anglais appellent "Monsieur Jullien", en français dans le texte). Début février 1855, il fait jouer lors de son Bal Masqué un nouveau galop de sa composition : le très sobrement nommé "Vive l'Empereur !" (en français dans le texte), qui est tout entier dédié à... Napoleon III. Jullien y a-t-il vu un nouveau coup médiatique comme il les aime ? Un sentiment patriotique l'a-t-il poussé à dire tout son amour à sa patrie, la France, et à son Empereur ?

collection Victoria University - University of Toronto (cf filigrane)

On ne peut trancher la question. Néanmoins il est clair que son action s'inscrit dans un contexte de fiertés nationales exacerbées, qui s'expriment aussi bien dans ses concerts qu'à l'extérieur. Le 5 janvier 1855, c'est-à-dire un mois avant son bal, "The Sun" annonce déjà qu'on joue les morceaux suivants aux Concerts Jullien : le quadrille des Grandes Armées Alliées ("Grand Allied Armies quadrille") avec les trois orchestres de "Her Majesty's Guards", le "God save the Queen" et l'hymne français "Partant pour la Syrie".


Les fonds pour venir en aide aux soldats britanniques coincés dans le rude hiver de Crimée se sont déjà multipliés, comme le Crimean Army Fund qui affrète des bateaux pour envoyer des marchandises aux militaires (journal "Morning Herald", 3 janvier 1855).


Notez que cette ferveur patriotique ne permettra pas à Jullien de conduire les bals qui accueilleront Napoléon III en avril 1855 pendant sa visite officielle : entre autres journaux, "The Cornish Telegraph" du 11 du mois annonce en effet qu'il a gagné sa propriété en Belgique pour se reposer des fatigues d'une morne saison d'hiver et de sa longue tournée dans les provinces. ("M. Jullien has retired pro tempore to his estate in Belgium, to take some repose after the fatigues of his dull winter season and his long tour in the provinces.") (On trouve déjà mention de sa demeure belge dans cet article.)


L'Abbaye d'Aywiers (Belgique) de nos jours, havre de paix de Jullien dans les années 1850

Que dire du galop "Vive l'Empereur !" en lui-même ?


Au sujet de l'agitation que provoque le morceau et de la façon de l'amener au public, le "Musical World" du 3 février 1855 (à consulter ici) présente un compte-rendu du Concert Jullien. Le galop y est introduit pour la première fois. Jullien l'a expressément composé pour son Bal Masqué. Le journaliste trouve la nouvelle composition "ingénieuse et entraînante". Le nom seul du galop pourrait le faire apprécier vu l'époque en cours ("its name alone would recommend it at the present time"), cependant l'excellence du morceau se suffit à elle-même ("the galop however stands in need of no extraneous recommandation"). "Vive l'Empereur !" est reçu avec des applaudissements unanimes.

Chose remarquable : les membres de l'orchestre s'écrient "Vive l'Empereur !" à la fin de la première phrase musicale, ce qui provoque un effet saisissant. Cela est au goût du public, qui répète la phrase "Vive l'Empereur !" de vive voix.

(Inutile de vous dire qu'on vous encourage à faire de même quand vous entendrez le morceau...)


la chute de Sebastopol, prise de la Tour Malakoff

Jullien continuera de se servir de ce galop comme tête de proue de ses bals et concerts quand il s'agira de révérer la France. Ainsi, dans une série de concerts de novembre et décembre 1856 à "Her Majesty's Theatre", le morceau est joué en finale, juste après "Partant pour la Syrie", l'hymne français de l'époque ! (plus d'explication ici dans le "Musical World" du 13 décembre 1856.)


Quel sera le destin du galop « Vive l’Empereur » ?


"Vive l'Empereur !" est joué pendant au moins 10 ans. Même après la mort de Jullien, il continue d'être utilisé quand il s'agit d'honorer la France impériale. Ainsi, il est notamment joué le 31 août 1865 pendant la visite des troupes navales françaises à Portsmouth, après que les troupes britanniques ont elles-mêmes visité Cherbourg. L'analyse détaillée des circonstances du bal de Portsmouth ont été étudiées par Susan de Guardiola sur son blog "Capering and Kickery". En effet, le bal fait l'objet d'une couverture médiatique très détaillée, ce qui n'est pas si commun. Les journalistes en donnent, entre autres, la programmation musicale, où Godfrey, Gung'l et surtout Jullien se taillent la part du lion. La valse "Rosita" (qui est déjà trentenaire à ce moment) est au programme. Vous pouvez toujours l'écouter sur notre chaîne YouTube grâce aux partitions pour orchestre que nous avons retrouvées en Espagne : le lien est ici. Le galop "Vive l'Empereur !" clôture (au moins sur le papier) le bal.


Festival international de la marine de Portsmouth, bal donné par la ville aux officiers de la flotte française (source : https://www.kickery.com/)

Nous n’avons pas l’impression que "Vive l'Empereur !" ait jamais passé la barre du XIXe siècle, peut-être même pas passé la barre de 1870, année funeste de la chute des Bonaparte, et ce même s'ils trouvent refuge en Angleterre où ils vivent sous l'aile protectrice de la Reine. Néanmoins, nous ne demandons qu’à être étonnés si l’un de nos aimables lecteurs pouvait nous démontrer qu’il en est tout autrement et, en particulier, nous fournir un enregistrement ancien du morceau. Le fait que nous n'en ayons pas trouvé ne veut effectivement pas dire qu'il n'y en a pas ! Mais c'est ce vide supposé qui nous a poussé à nous atteler à la reconstitution de ce galop, ainsi que la période historiquement chargée où il naît.


LA RECONSTITUTION

Pour réaliser la reconstitution, nous avons pris comme base l'arrangement de Charles Godfrey pour musique militaire. Vous le comprendrez en écoutant cette première version, que nous avons mise en ligne sur YouTube, cela donne une musique qu'on imagine bien jouée par des soldats lors d'un défilé, néanmoins on l'imagine mal dansée pendant un bal tant les phrases semblent hachées menu et les notes martelées.

Quels étaient les arrangements qui prévalaient lors de sa création en 1855 ? On ne le sait pas. On peut néanmoins se dire que le caractère un peu guerrier, un peu nationaliste du contexte a influencé le style du morceau et que la proximité avec une marche militaire est somme toute assez logique.

Néanmoins, nous avons demandé à notre complice Ilkay Bora Oder (son site est ici) de réaliser un arrangement original pour lisser la musique, créer une harmonie entre les éléments isolés et donner, pensons-nous, une interprétation plus propice à la danse. Nous vous proposons le résultat de ce travail dans l'"arrangement Ilkay Bora Oder". Comme les répétitions voulues par Godfrey nous mènent à un morceau de près de 9 minutes, nous mettons également en ligne une version plus courte où Ilkay a supprimé certaines des répétitions voulues dans l'arrangement original.


EPILOGUE


En guise d'épilogue, nous tenons à signaler au lecteur que nous avons entamé les démarches pour nous procurer les partitions du morceau avant la guerre actuelle en Ukraine et que l'actualité du conflit n'a donc pas été une motivation à la recréation de "Vive l'Empereur !". La coïncidence des lieux et des intervenants est néanmoins troublante et on pourra se dire que, malheureusement, l'Histoire est un éternel recommencement...


La 8e compagnie de Hussards photographiée par Roger Fenton pendant la Guerre de Crimée

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