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Les Lanciers danois, plus français que les Français? (1859)

Dernière mise à jour : 18 déc. 2023



Le quadrille des lanciers est sans nul doute le quadrille qui a eu la plus grande longévité en France. Il débarque d'Angleterre vers 1856 et s'implantera si bien dans l'Hexagone qu'il y sera pratiqué plus longtemps que le quadrille français.

Mais s'il n'est de nos jours plus dansé que dans quelques niches, il n'en est pas ainsi partout dans le monde. Ainsi, une recherche basique sur YouTube montre rapidement qu'il est au moins un pays où ce quadrille reste largement pratiqué : le Danemark !


Mais, oserais-je dire, ce n'est là que le moindre de nos étonnements, car on remarque immédiatement un fait encore plus inattendu : au Danemark, on danse le quadrille non pas sur des mélodies autrichiennes ou sur les mélodies britanniques d'origine comme on le fait en France (fussent-elles arrangées par des musiciens locaux), mais bien sur une musique composée par le musicien Mikel.


Mikel réussit ainsi une prouesse remarquable : c'est l'un des très rares compositeurs de danse français du 19e siècle dont le nom a traversé les âges pour être encore mentionné aujourd'hui... même si c'est grâce aux Danois plutôt qu'à ses compatriotes.


Qui est Mikel (de son vrai nom Joseph Meykiechel) ? C'est le fidèle pianiste des cours Laborde de Paris, cours dont nous avons déjà parlé ici.


Comment une musique de quadrille destinée aux cours de danse du 30, Rue de La Victoire atterrit-elle au pays de la Petite Sirène ?


Pour en savoir plus, nous avons tout naturellement posé quelques questions à l'historien de la danse danois Ole Skov.


Il apparaît que la version des Lanciers composée par Mikel est largement dansée au Danemark depuis les années 1860, que ce soit en ville ou à la campagne. En effet, presque tous les maîtres de danse utilisaient cette version des Lanciers pour leurs cours de danse : il est présent dans beaucoup de manuels de danse jusque dans les années 1920. (Quelques-uns comptent également la "Française", à savoir le quadrille français, au nombre de leurs contredanses.)


Les Lanciers étaient dansés par le ballet du Théâtre Royal, puis a été adopté après un certain temps dans les bals de fin d'étude des Écoles supérieures.

Maintenant, il est bien implanté, pratiquement dans toute la population, et particulièrement chez les personnes qui ont suivi des études supérieures et ont dû l'apprendre pour leur bal.

Ole Skov ajoute que la famille royale danoise danse les Lanciers de Mikel à pratiquement tous leurs bals depuis plus de 100 ans. Notre correspondant ne connaît pas l'année où a démarré cette tradition, mais depuis 1900 tous les princes et princesses danois suivent des cours pour apprendre à le danser.



La première mention trouvée par Ole Skov dans les journaux danois pour le quadrille des Lanciers date du 6 octobre 1859. Il est issu du “Adresseavisen”, un journal de Copenhague. C'est en fait une publicité pour les cours de danse de la britannique Flora Lewin, qui a épousé le danseur danois Adolph Price. Elle enseignait à l'époque plusieurs "danses nouvelles", parmi lesquelles le "Quadrille des Lanciers".


Dans les années 1860, plusieurs éditeurs de musique publièrent les Lanciers avec la musique de Mikel. Dans les 30 années qui suivirent, des compositeurs danois tentèrent aussi leur chance. (ndlr : Mais sur la longueur c'est visiblement Mikel qui a gagné au jeu de la postérité.)


Ole Skov nous a fourni quelques documents, au nombre desquels une des premières éditions danoises du quadrille des lanciers composé par le Français, ainsi qu'une publicité de janvier 1860 annonçant fièrement que, chez l'éditeur Wilhelm Hansen, on trouve les lanciers "de Mikel" tels qu'ils sont pratiqués par les "danseurs royaux".



On le voit dans cette annonce, la musique de Mikel semble avoir marqué les esprits danois car c'est déjà un vrai argument de vente. (En fait, on trouve Mikel cité dans des annonces dès décembre 1859.) C'est d'ailleurs uniquement la musique qu'on trouve dans la publication que nous a fourni Ole Skov, dont on voit un extrait ci-dessous. Les indications du maître de danse Laborde sont absentes.



L'édition française que nous avons trouvée à la BNF contient, elle, les explications du maître de danse parisien. Le frontispice de la partition est reproduit en tête d'article et représente, suppose-t-on, la salle de danse de la Rue de la Victoire.


Le lecteur attentif aura remarqué que ce n'est pas le 1er, ni le 2e, mais bien le 3e quadrille des lanciers composé par Mikel pour les cours Laborde qui va franchir les frontières et devenir populaire au Danemark. Pourquoi celui-là plus qu'un autre ? Nous n'avons évidemment pas d'explication certaine. Nous pouvons simplement avancer une chose qui nous semble évidente : ce quadrille est extrêmement mélodique et entraînant, autrement dit bigrement efficace !


Cette efficacité aura-t-elle été suffisante pour la France ? Rien n'est moins sûr. Il est difficile de savoir quel a été la réaction des Français à sa sortie, ni de savoir quelle musique des Lanciers était la plus utilisée dans les bals vers 1860. La seule constatation qui nous semble satisfaisante d'un point de vue "scientifique", c'est que la chansonnette "les bottes à Bastien" de 1859 (dont nous parlons ici) est bâtie sur la mélodie britannique, et que, plus tardivement, les 78 tours gravés au début du XXe siècle semblent plutôt privilégier les mélodies d'Outre-Manche (même si nous n'avons pas fait d'étude statistique sur le sujet), ce qui tendrait à prouver qu'en France, aucune composition nationale n'a réussi à s'imposer face aux mélodies d'origine de la Perfide Albion. (Cette impression mériterait certainement une étude pour être étayée...)


Le fait que les Danois dansent toujours sur une musique française alors que les Français ne le font pas nous pousserait à dire de manière un peu provoquante que :


Les Danois dansent sur un quadrille des Lanciers plus français que les Français !


Il nous faut néanmoins modérer nos propos immédiatement. Il est certain que 160 ans de pratique du quadrille l'ont fait dévier vers une version locale, totalement danoise, ce qui est somme toute tout à fait normal, les danses évoluant naturellement avec le temps et les lieux. Mais il y a un fait tout à fait remarquable qui a créé une vraie bifurcation, et ce visiblement dès le début de l'arrivée des Lanciers de Mikel au Danemark...


LES NOTES DE FIN


C'est la transposition et l'interprétation que les Danois ont fait des notes à jouer "pour finir" comme mentionné dans la partition. L'historien de la danse Claus Jørgensen, qui a écrit un ouvrage totalement dédié aux Lanciers en 1996, l'a pointé du doigt et nous abondons dans son sens depuis que nous avons entendu pour la première fois la mélodie danoise : les notes qui terminent le quadrille dans l'original français ont été allongées pour prendre place dans les 4 répétitions de la dernière figure chez les Danois, ce qui allonge la figure des lanciers originelle et a obligé les Danois à ajouter des traits de contredanse pour meubler les temps excédentaires. Les notes "litigieuses" sont surlignées en vert ci-dessous dans la version originelle française.

(Remarquez que dans l'original français, on remarque bien les indications de Laborde pour la danse.)



Dans la vidéo d'exemple ci-dessous, on entend les points d'orgue excédentaires de 0:32 à 0:37, qui sonnent bien comme une fin de partition, sauf que les Danois les ont intégrées à la figure. Le quadrille étant donc articiellement allongé, la figure ajoutée "pour meubler", à savoir un grand moulin mixte des hommes et des dames, est visible de 1:07 à 1:16.

Il faut reconnaître que ces points d'orgue convenaient si bien au rassemblement des couples en ligne qu'ils semblaient être prédestinés à être utilisés pour ça !



Claus Jørgensen précise que le moulin n'a pas été la seule figure utilisée "pour meubler" à travers les âges même si elle a fini par s'imposer par rapport aux autres.


UN QUADRILLE LABORDIEN ?


Si l'origine française de la musique est avérée, la question du caractère français des figures de danse pourrait être abordé, même si la question elle-même a peu de sens : en effet, nous avons déjà pointé dans l'article ici que Cellarius et Laborde se disputent le leadership sur les Lanciers en France dès 1856-1857, et que chacun fait des visites aux Tuileries pour enseigner sa version à la Cour de Napoléon III. De ce fait, on peut difficilement dire qu'il y a une version "française" des Lanciers puisqu'il y a en a plusieurs qui coexistent dans l'Hexagone.


Dans ce contexte, qu'est-ce que les Danois ont bien pu adopter ? Ole Skov nous assure que c'est la version de Laborde qui a servi de base.


Au vu de ce qui est dansé actuellement, il est difficile de le visualiser, car, comme nous l'avons déjà relevé, les lanciers ont inévitablement évolué en 160 ans de pratique.


Néanmoins, nous relevons effectivement dans la version danoise des caractéristiques purement labordiennes :

  • Au retour des tiroirs de la 1e figure, les danseurs se saluent au lieu de balancer.

  • La 3e figure est en tout point similaire aux instructions de Laborde (qui sont nettement différentes de celles de Cellarius) : la dame avance, ensuite le cavalier opposé, sans avant 2 préalable.

  • La grande chaîne plate de la dernière figure est interrompue pour un salut à chaque demi-tour sur le cercle de danse, quand les 2 partenaires se rencontrent.


LA RECONSTITUTION


Au terme de cet article, voici une reconstitution du 3e quadrille des Lanciers de Mikel destiné aux cours Laborde. En effet, nous voulions l'écouter dans le détail pour être certains que c'était la version pleine et entière qui avait été adoptée par les Danois (exception faite des points d'orgue de la 5e figure). Et il s'avère que oui, ce sont effectivement les mélodies de ce quadrille qui ont été importées par nos amis du nord, pour en faire une espèce de quadrille national !


Le quadrille pour piano, reconstitué par notre complice Ilkay Bora Oder, est écoutable sur notre chaîne YouTube. Le lien vers la vidéo se trouve ci-contre. L'oreille du lecteur attentif pourra distinguer les 3 dernières notes de la dernière figure qui ont été intégrées dans les répétitions danoises.


DENOUEMENT


Alors ? Que dire au moment de clôturer cet article ?


Clairement, les Danois ont entretenu le quadrille des Lanciers à travers les siècles comme peu de pays l'ont fait, peut-être même aucun, et certainement pas la France !

Clairement, aussi, c'est eux qui sont les dépositaires de l'héritage français de cette danse, qui vient tout droit des années 1850-1860, ce qui est une performance exceptionnelle, et disons-le, quasiment miraculeuse.

Nous n'avons donc qu'une chose à dire :

Vive le Danemark ! Et vive la France (par l'entremise du Danemark) !



REMERCIEMENTS


Nous tenons à remercier Claus Jørgensen et Ole Skov pour avoir pris le temps de nous répondre et pour avoir apporté leurs connaissances du quadrille des Lanciers danois à cet article. Le lecteur intéressé trouvera plus d'informations sur les Lanciers sur le blog de Claus Jørgensen http://www.cjcjcj.dk/Lanciers.htm


Nous tenons également à remercier Laurent Desroches, le maître de danse de "Aux Jardins du Roy", qui a eu la bonne idée de passer le quadrille des Lanciers danois à l'un de ses bals et nous a ainsi mis la puce à l'oreille après l'avoir fortement intriguée par ces notes qui ressemblaient à une fin au beau milieu du quadrille.



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