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1859 : Les Lanciers ont des bottes idiotes

Dernière mise à jour : 14 mai 2021

[Cet article a été mis à jour le 11 avril 2021. Le texte ajouté est en italique et entre crochets.]



Ah ! Il a des bottes,

Il a des bottes,

Bastien ;

Il a des bottes, bottes, bottes,

Il a des bottes,

Bastien.



Tel est le refrain d'une chanson qui a marqué le Paris du XIXe siècle. Voyons comment son histoire est mêlée à celle du quadrille...


LA CUREE


Nos recherches sur la chanson "les bottes de Bastien" trouvent leur origine dans une œuvre d'Emile Zola. Outre les documents d'actualité extraits des archives, les romans fournissent en effet un témoignage intéressant sur les mœurs et les coutumes des époques où ils se déroulent, et parmi ces coutumes, la danse !

Nous partons ici du roman "La Curée" (publié en 1872), 2e volume de la chronique des Rougon-Macquart, chronique d'où sortiront plus tard "l'Assommoir", "Nana" ou le mythique "Germinal". Le roman se déroule pendant que Paris prend son aspect haussmannien, fruit de l'effort de modernisation voulu par Napoléon III. La "curée" fait référence au dépeçage de Paris par les spéculateurs qui achètent à bas prix des immeubles en espérant qu'ils seront rachetés à prix d’or par la ville dans le but de construire les grands boulevards.



Dans "la Curée", Emile Zola décrit un "bal travesti" (autrement dit un bal costumé) comme suit :


"Le bal fut ouvert. On avait utilisé l’estrade des tableaux vivants, en y plaçant un petit orchestre, où les cuivres dominaient ; et les bugles, les cornets à pistons, jetaient leurs notes claires dans la forêt idéale, aux arbres bleus.

Ce fut d’abord un quadrille : "Ah ! il a des bottes, il a des bottes, Bastien !"

qui faisait alors les délices des bastringues.

Ces dames dansèrent. Les polkas, les valses, les mazurkas, alternèrent avec les quadrilles. Le large balancement des couples allait et venait, emplissait la longue galerie, sautant sous le jouet des cuivres, se balançant au bercement des violons. Les costumes, ce flot de femmes de tous les pays et de toutes les époques, roulait, avec un fourmillement, une bigarrure d’étoffes vives. Le rythme, après avoir mêlé et emporté les couleurs, dans un tohu-bohu cadencé, ramenait brusquement, à certains coups d’archet, la même tunique de satin rose, le même corsage de velours bleu, à côté du même habit noir. Puis un autre coup d’archet, une sonnerie des cornets à pistons, poussaient les couples, les faisaient voyager à la file autour du salon, avec des mouvements balancés de nacelle s’en allant à la dérive, sous un souffle de vent qui a brisé l’amarre. Et toujours, sans fin, pendant des heures. Parfois, entre deux danses, une dame s’approchait d’une fenêtre, étouffant, respirant un peu d’air glacé ; un couple se reposait sur une causeuse du petit salon bouton d’or, ou descendait dans la serre, faisant doucement le tour des allées. Sous les berceaux de lianes, au fond de l’ombre tiède, où arrivaient les forte des cornets à pistons, dans les quadrilles d’"Ohé ! les p’tits agneaux" et de "J’ai un pied qui r’mue", des jupes dont on ne voyait que le bord, avaient des rires languissants."


On sait qu'une manière de relancer l'intérêt pour le quadrille (qui n'a cessé de diminuer au cours du XIXe siècle face à la montée en puissance des danses de couple) a été de multiplier les mélodies et les arrangements pour accompagner les mêmes mouvements, immuables ou presque. Un nombre astronomique d'airs à la mode, et même de chansons, ont été mis au format du quadrille. Zola en cite ici trois : "Ohé ! les p’tits agneaux", "J’ai un pied qui r’mue" et "Ah ! il a des bottes, il a des bottes, Bastien !"


Pour les 2 premiers, nous renvoyons notre aimable lecteur à son imagination et aux diverses traces que "Ohé ! les p’tits agneaux" et "J’ai un pied qui r’mue" ont laissées.


Ici, nous nous sommes attachés à suivre les traces des "bottes de Bastien".


LES LANCIERS


Pour suivre la trace des bottes de Bastien, un bref historique du quadrille des lanciers nous est nécessaire.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le quadrille des lanciers n'est pas un quadrille de nationalité française à la base, mais bien un quadrille qui apparaît en 1817 en Grande Bretagne sous l'impulsion d'un maître de danse nommé Duval. Les maîtres à danser français l'importent 40 ans plus tard : c'est en 1856 qu'il trouve (enfin) le succès de notre côté de la Manche. Les figures sont plus ou moins identifiables à l'original, mais les musiques, elles, sont peu ou pas adaptées. En particulier (et c'est important pour la suite), la musique de la figure des lanciers (la 5e) n'est pas significativement remaniée : cela reste peu ou prou la mélodie de Felix Yaniewicz de 1817, même si elle fut arrangée de diverses manières par la suite.

(Plus d'informations sur les origines du quadrille des lanciers peuvent être trouvées sur le site (britannique) de l'excellent regencydances.org : le lien est ici).


Ce succès tardif en France a-t-il un lien avec la visite officielle de Napoléon III en Angleterre et réciproquement de la Reine Victoria en France pendant l'année 1855 ? Cela mériterait d'être investigué...


Ci-dessous, une reconstitution du "Duval's Second Set of Quadrilles", autrement dit le "Lancers' Quadrille" (quadrille des lanciers) de 1817, par les "Rome Regency Dancers".



L'importation d'un quadrille britannique en France ne va pas sans critiques ! Le "Journal Amusant" du 27 décembre 1856 dont nous reproduisons un extrait ci-dessous en est la preuve !


"ENGLISH DANCED HERE"

On ne sait si c'est le fruit de la mauvaise foi ou d'un pur chauvinisme français (ou des deux), mais le journal n'est pas tendre ! Le quadrille des lanciers y est décrit comme une danse "de vieux pas et de vieilles figures" accompagné de "révérences façon menuet" (ce qui est certainement un gros mot à l'époque !), comme un "pastiche chorégraphique", une "macédoine anglaise".

vieux moulinets et vieilles révérences

La musique est "un ramas de gigues anglaises avec lesquelles on faisait danser les chiens sous la première restauration" (sic) !


Il n'empêche... Le succès est au rendez-vous ! Le quadrille suscite même "une fureur, une rage, une fièvre, un délire" ! Les danses de couple en sont temporairement détrônées...


"Les bottes à Bastien", qui, rappelons-le, sont le sujet de cet article, ne viendront que renforcer encore, si cela était nécessaire, le triomphe du nouveau quadrille...


LES BOTTES A BASTIEN


Un rapide survol d'archives donne l'impression que l'histoire de Bastien et de ses bottes, "éclate" en 1859, soit 3 ans après le débarquement du quadrille des lanciers. A partir de cette année, polkas, chansons, parodies, caricatures, vaudevilles, articles de presse, etc. se multiplient, pour profiter du succès des bottes ou pour s'en moquer. On dirait aujourd'hui que les bottes de Bastien font un vrai buzz !



Dans "le Charivari" du 10 février 1859, le rédacteur se moque de cette ritournelle imbécile qui devient un leitmotiv du quadrille des lanciers, n'hésitant pas à comparer ces bottes à de la crotte ! (Comme quoi les plaintes sur les chansons à succès débiles ne datent pas d'hier !)

En deux temps trois mouvements, les bottes de Bastien semblent avoir échappé aux bals publics et avoir fait leur entrée dans les salons, ce qui n'est visiblement pas du goût de tout le monde. On le danse sur le "galop des Lanciers" (çàd la dernière figure).


Voir l'article qui est reproduit ci-dessous. Appuyez sur les flèches à gauche et à droite pour faire défiler le carrousel d'images.




Devant autant de mépris, quelques jours plus tard, dans le même journal, l'auteur Alexis Dalès pense devoir se justifier des circonstances de la création de la chanson, dont il revendique les couplets mais pas le refrain idiot, né dans un bal public.

(Dalès semble être le premier auteur de couplets à la chanson, même si d'autres auteurs s'attelleront à la même tâche par la suite, dont Eugène Imbert, qui est celui qu'on a plutôt retenu.)



Ainsi, selon Dalès, "les Bottes à Bastien" trouveraient leur origine dans les bottes qu'un commis-mercier auraient exceptionnellement portées pour aller danser au bal public (Valentino ou Barthélemy, le doute demeure). Son vis-à-vis s'en serait exclamé et les autres danseurs auraient immédiatement adapté les Lanciers (qu'ils étaient en train de danser) à leur sauce pour lui faire honneur. Le refrain était né.

Dans "Paris aventureux" de Mané, daté de 1860, on ajoute que cette invention a eu lieu pendant le carnaval : Bastien est dit "danseur comique célèbre à la Courtille". Dalès est bien mentionné comme auteur de cette "complainte [...] sur l'air de laquelle le carnaval de 1859 est né et a été enterré". De plus, il semble que les bottes de Bastien "a détrôné les Petits agneaux", autre air à succès cité dans "la Curée" de Zola.



Fait étonnant (pour en revenir à la lettre de Dalès dans "le Charivari") : l'auteur de la chanson lui-même s'excuse de son "refrain inepte" et postule que "les races futures [...] ne liront jamais la lettre [qu'il prie au rédacteur] d'insérer". (Pour le coup, là, Alexis Dalès s'est bien planté : nous l'avons lue sa lettre hahaha !)


Info ou intox, cette "ineptie" chantée se serait vendue à 300,000 exemplaires, ce qui nous semble plus qu'astronomique pour l'époque !


LES TRACES D'UN SUCCES


Parmi les diverses déclinaisons dont nous avons déjà parlé plus haut, on trouve le quadrille "Les bottes à Bastien" dont les figures sont celles d'un quadrille français. Celui-ci est créé en 1861. On y chante la chanson sur la figure de la pastourelle mais sur la mélodie des... Lanciers : Bastien et les Lanciers étaient toujours inséparables à l'époque!



On ne sait pas ce qui est dansé dans le roman de Zola. Est-ce un quadrille des lanciers avec les bottes chantées dans la 5e figure ? Ou est-ce le quadrille français "les Bottes à Bastien" de 1861 avec la chanson sur la 4e figure ? Comme il mentionne que c'est un quadrille sans plus de détail, cela devrait être un quadrille français, mais on n'en est pas sûr. Ce que l'on peut cependant supposer, c'est que Zola avait la chanson dans la tête au moment de l'écriture !


Mais il n'est pas nécessaire de retourner dans le temps pour trouver des traces de la chanson !


[Notre lecteur attentif Xavier Oberneck nous a envoyé le lien vers ce spectacle de danse traditionnelle capté à Namur (Belgique) en 2016. Le spectacle d'ouverture a ici été filmé depuis l'assistance et on y trouve bien "les Bottes à Bastien" (vous pouvez avancer directement à 3 minutes 0 seconde dans la vidéo). Preuve s'il en est que la ritournelle est passée dans le folklore et qu'on peut très bien danser une scottiche (si je ne me trompe) sur son air !



Pour se convaincre de son succès, nous rappelons que, pour la publication originale de cet article, nous avions pu la repérer comme chanson fredonnée dans la bien lointaine Saint-Pierre-et-Miquelon :]


Comme vous le savez sans doute, des ethnographes ont sillonné et sillonnent toujours les routes de province pour sauver le patrimoine chanté et dansé de jadis, le répertorier pour qu'il ne soit pas totalement perdu. Nous sommes ainsi tombés sur des relevés ethnographiques de l'île de Saint-Pierre-et-Miquelon, au large du Canada. Et surprise... on y trouve toujours trace des bottes de Bastien chantées sur l'air des Lanciers. Le lien vers le site internet est ici. Vous pouvez appuyer sur le bouton "play" se trouvant dans la page pour l'entendre. Les paroles arrivent à la 22e seconde.


Fort de cette preuve de l'existence de la chanson exactement comme on se l'imaginait, nous avons nous-mêmes décidé de nous coller aux basques de Bastien en nous filmant. Est-ce bien raisonnable ? Pas sûr parce que, outre les tâtonnements et les injustesses, on se demande vraiment si c'est le moment de chanter et danser joyeusement alors que la pandémie de Covid19 est partout. Nous avons cependant tenté le coup, avec un backing vocal pour palier au fait qu'il est difficile de chanter avec un masque anti-corona sur la bouche. Merci à Aline, Annabel, Magda, Martine, Sabine, Michel, Patrick et Tristan de s'être prêtés au jeu. Promis, on remettra ça bientôt à un moment où on pourra chanter à gorge déployée sans avoir peur de contaminer son voisin ! Merci à Xavier Gossuin, directeur artistique de Danses et Cie à Tournai (Belgique) d'avoir mis à notre disposition les locaux de l'école de danse pour nous permettre de réaliser notre expérimentation. (Notez que cette vidéo a été tournée il y a plusieurs jours, à un moment où les danses avec contact n'étaient pas interdites !)







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