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Quadrille français : le patron du pantalon

Dernière mise à jour : 15 mai 2021



Nous avons déjà eu l'occasion de parler de l'été, deuxième figure du quadrille français (voir article précédent ici). A cette occasion, nous avons déjà dit à quel point les sources du XIXe siècle semblaient déjà avoir perdu trace des vraies origines du quadrille tant leurs explications semblaient étranges et tant ils avaient l'air de se copier mutuellement, ce qui tentait à prouver qu'ils n'avaient pas accès à de vraies archives, en particulier aux écrits originaux des contredanses.


Au sujet du pantalon (première figure du quadrille français), dire que le nom de la figure provient de la Monarchie de Juillet où le maître de danse Vincent se présentait aux bals de la cour de Louis-Philippe en pantalon est particulièrement fantaisiste (voir [1] Desrat, 1895) ! Il est évident que la danse est beaucoup plus ancienne !

On lit aussi que la danse devrait son nom à une chanson populaire qui aurait eu comme paroles "le pantalon de Toinon n'a pas d'fond" ([2] Castil-Blaze, 1839). Mais cela ne nous a mené à rien. Si la chanson a réellement existé ou existe toujours, elle n'a pas été référencée de manière à ce que nous puissions la trouver.


Nous avons plutôt suivi la piste qui nous a été indiquée par Jean-Michel Guilcher dans son monumental « La contredanse, un tournant dans l’histoire française de la danse » (édition de 2003, nouveau titre de son « La contredanse et les renouvellements de la danse française » publié en 1969), suivi par Naïk Raviart qui donnait le pantalon comme issu d'une ancienne contredanse nommée "Les Pantalons" qui a laissé plusieurs traces dans des recueils de contredanses de la fin du XVIIIe siècle (le lien vers le site internet faisant état de l'analyse de Naïk Raviart est ici).


Et bingo, nous avons trouvé le feuillet imprimé de la contredanse !


Pour ce faire, nous nous sommes tournés (encore une fois) vers la Grande-Bretagne où les feuillets de "Les Pantalons" font partie d'un recueil, assemblage disparate de contredanses de différents auteurs et éditeurs, conservé dans le fonds Brotherton de l'Université de Leeds.


On doit la publication de la contredanse à Pierre André Landrin. Il s'agit du feuillet n°251 de sa collection. (voir le carrousel aux images ci-dessous).


A posteriori on se dit qu'on a sans doute économisé beaucoup de temps en n'allant PAS à la Bibliothèque de l'Opéra de Paris (ce qui était de toute façon mission impossible vu ces temps de pandémie). Jean-Michel Guilcher affirme que le feuillet avec le numéro le plus élevé de la collection Landrin qu'il y a trouvé est le 212 (même si le fonds de la bibliothèque a pu s'être étoffé depuis) alors que celui que l'université de Leeds nous a fourni est le 251.


En ce qui concerne la datation, on ne peut que l'estimer. Jean-Michel Guilcher affirme que le feuillet 211 de la collection Landrin date du 4 décembre 1780. De son côté, Naïk Raviart affirme que "Les Pantalons" est mentionné dans des recueils de contredanses manuscrits datant de 1783. La contredanse de Pierre André Landrin doit donc logiquement avoir été publiée entre 1780 et 1783.

On peut comparer ces dates à l'origine de la figure donnée par Albert en 1834 [3] : selon lui, Vincent l'aurait créée en 1786. Si on ne peut pas écarter la possibilité que ce Vincent ait contribué à populariser la contredanse à cette époque, le fait est qu'il ne peut pas en être le créateur initial.


Mais trêve de considérations historiques (pour le moment). Étudions-les donc ces "Pantalons" pour voir dans quel patron ils sont taillés !


En ce qui concerne la mélodie, comme nous l'avions fait pour l'été, nous nous reportons au traité d'Albert de 1834 [3]. Albert y « [donne] à la fin [du] livre, le chant primitif de tous les airs dont on a conservé les figures. » Autrement dit, il donne la partition du pantalon supposé originel. Nous pouvons donc théoriquement comparer la mélodie qu'il publie avec celle de Landrin, et... c'est bien la même, et cela à 50 ans d'intervalle !


le Pantalon des origines suivant Albert dans son traité de 1834

En ce qui concerne la figure, c'est plus complexe. Le figure consiste dans les traits suivants :

  1. le grand rond à l'ordinaire

  2. quatre la demi-chaîne anglaise et rigaudon

  3. rachevez la chaîne et à vos places

  4. en avant 4 et en arrière

  5. ballancez avec vos dames et contretems en tournant, les cavaliers à gauche et les dames à droite

  6. une passe chaqu'un avec sa dame pendant le point d'orgue

  7. de suite la demi queue du chat et rigaudon

  8. rachevez la demi queue du chat, à vos places et rigaudon

(contrepartie pour les 4 autres)


Evidemment, une danse des années 1780 est forcément décrite en utilisant les pas de l'époque, à savoir les reliquats de la Belle Danse de Louis XIV comme le rigaudon, le contretemps... Néanmoins, même en faisant abstraction de cela, il est évident que la figure de "Les Pantalons" n'est pas tout à fait identique à ce qu'on en retiendra plus tard : on retrouve bien une chaîne anglaise mais pas de chaîne des dames, alors qu'on y retrouve un avant-quatre. De plus, on y trouve 2 demi queues du chat alors que l'une d'entre elle sera remplacée par une demi chaîne anglaise par la suite (ce qui est sans doute l'évolution la plus minime).


Pour expliquer la disparition des traits excédentaires, nous suivons à nouveau Guilcher qui donne un indice sur l'évolution du pantalon... Il note que Maloisel a publié une contredanse nommée "les Nouveaux Pantalons", qui se rapproche encore un peu plus du pantalon tel que nous le connaissons, même si on y fait toujours un avant quatre. Le nom de la contredanse "Les Nouveaux Pantalons" laisse peu de doutes sur sa filiation avec la contredanse de Landrin...


source : BNF

On notera encore ici 2 variantes des Pantalons dans un ordre qu'on suppose chronologique :

  • regencydances.org répertorie une version britannique de "Les Pantalons" en 1786. Le lien est ici. On y note des spécificités comme une chaîne des cavaliers et la très britannique "poussette".

  • Plus tard, pendant la période révolutionnaire, on trouve une contredanse "Les Quatre Pantalons" du Citoyen Bailly le cadet publiée chez Frère. Nous n'avons pas eu accès au recueil, mais la contredanse est montrée ici par John Biges. On y voit que la "poussette" avait aussi droit de cité chez les révolutionnaires français ! (A noter que Bailly le cadet et Bailly l'aîné verront des pots-pourris de contredanses de leur invention publiés chez Frère également.)


Au terme de ces pérégrinations, sans aucunement prétendre qu'elles soient complètes, rappelons que la version initiale de "Les Pantalons" est donc, jusqu'à preuve du contraire, celle publiée par Pierre André Landrin entre 1780 et 1783.


Comment donc ne pas dire quelques mots à propos de ce maître de danse, lui qui a joué un rôle indéniable dans la diffusion de la contredanse française et dont, pourtant, on n'a pas retenu grand chose ?


LES LANDRIN-DUPORT, UNE DYNASTIE ?


Le fait que les actes d'état civil de Paris sont partis en fumée dans un incendie de 1871 pendant la Commune ne facilite pas la tâche. Néanmoins, nous pouvons nous tourner à la fois vers Katherine Simon qui a analysé les données restantes (la fiche généalogique de Pierre André Landrin est ici) ainsi que les indications laissées dans les actes notariaux le concernant répertoriés sur le site des archives nationales françaises.


Pierre André Landrin naît vers 1727 (date estimée). Son père n'exerce pas de métier qui serait lié à la musique, mais son beau-père, Jacques Gallois, qui se marie avec sa mère en 1752 après le décès de Pierre Landrin père, est maître de danse. On comprend donc d'où vient la vocation !

Pierre André Landrin n'aura pas de chance avec sa première épouse non plus : Michelle Collet, avec qui il se marie en 1746 décède en 1771 après lui avoir donné 2 fils : Pierre Barthelemi Landrin né en 1762 et Pierre Toussaint Landrin né vers 1762 (suivant sa tombe). En 1771, il se marie en secondes noces avec Jeanne Françoise Duport, fille du maître à danser Jean Pierre Duport et sœur de Jean Louis et Jean Pierre Duport (fils), tous deux violoncellistes renommés.

Jean Louis Duport par Remi-Fursy Descarsin

EN CE QUI CONCERNE LES DUPORT...


Suite à la fermeture des concerts dus à la Révolution française et après un séjour en Angleterre, Jean Louis Duport (le beau-frère de Pierre André Landrin) va rejoindre son frère Jean Pierre à Berlin. Jean Louis Duport écrira des concertos pour violoncelle et sera l’un des virtuoses français de son temps. On dit que les 2 sonates opus 5 pour piano et violoncelle de Beethoven furent créées à Berlin avec le compositeur au piano et Jean Louis Duport au violoncelle.

Jean Louis Duport décède le 6 septembre 1819 à Paris. Il est enterré au Père Lachaise dans le carré des musiciens (11e division).



Pourquoi cette digression sur Jean Louis Duport ? Pour démontrer que Pierre André Landrin, l'éditeur du pantalon, évoluait dans une famille de musiciens illustres ! Mais ce n'est pas tout : un autre Landrin laissera une trace dans l'histoire de la danse. Cette fois en Amérique...


tombe de Jean Louis Duport au Père Lachaise

PIERRE LANDRIN DUPORT, UNE DESTINEE AMERICAINE


Bien qu'on en ait pas de preuve écrite indiscutable, il semble que Pierre Toussaint Landrin, le fils de Pierre André Landrin, connaîtra une destinée internationale. En effet, un certain "Pierre Landrin", qui se fera plus tard appeler "Pierre Landrin Duport" entamera une carrière de maître de danse à Dublin (Irlande) dès 1783. C'est là-bas qu'il épousera Charlotte McNeill, fille du maître de danse local Gordon McNeill qui l'emploie à ses débuts.


Dans les pays anglo-saxons en général, il est déjà courant à l'époque que les maîtres de danse fassent de la publicité pour leurs cours dans les journaux. Il est particulièrement bien vu pour un maître de danse d'enseigner les dernières nouveautés de Paris apprises auprès des meilleurs maîtres de danse français.


publicité du maître de danse Gordon McNeil dans The Saunders's News-Letter du 16 octobre 1783

portrait de Pierre Landrin Duport (collection privée)

Dans la publicité montrée ci-dessus, on dit que Pierre Landrin "engagé pour quatre ans pour des montants considérables" "enseigne les contredanses françaises d'une manière entièrement nouvelle, comme on les pratique maintenant à Versailles, où son père et lui se sont souvent rendus pour instruire la Famille Royale" ! Info ou intox ? Une publicité, certes ! Mais la filiation entre un Landrin père et un Landrin fils tous deux maîtres de danse ne fait cependant que peu de doute !


En 1790, comme beaucoup de Français, Pierre Landrin Duport émigrera aux Etats-Unis naissants et y officiera comme... maître de danse. On lui doit notamment un recueil de contredanses originales où chacune d'entre elles porte le nom d'un des (nouveaux) Etats d'Amérique. Il y laissera aussi un manuscrit contenant diverses compositions. Celui-ci, qui nous a été fourni par l'Université du New Hampshire, nous laisse en partie rêveur. En effet, au bas d'une portée de musique, on trouve la phrase mystérieuse "Quit Paris July 17th 1789" ("Quitter Paris 17 juillet 1789"), comme si Pierre Landrin Duport avait décidé de quitter Paris au plus fort de la Révolution.


source : université du New Hampshire

Après une carrière de maître de danse remarquée aux Etats-Unis où il aura côtoyé les plus grands, Pierre Landrin Duport décède le 11 avril 1841. Il est enterré avec son épouse Charlotte McNeill au Mount Olivet Cemetery, Washington, District of Columbia.


tombe de Pierre (Peter) Landrin Duport, Mount Olivet cemetery, Washington DC

Pour toute information complémentaire sur Pierre Landrin Duport, nous renvoyons vers Alan Jones qui a étudié en détail sa destinée.


LA TENTATION DU ROMANESQUE


Nous venons de montrer les tombes du fils et du beau-frère de Pierre André Landrin. Pourquoi ne pas montrer la sienne ? On pourrait dire que c'est pour arrêter là dans le mauvais goût hahaha. Mais en fait la raison est autre : nous ne l'avons pas trouvée. Pierre Landrin décède en 1793 à l'âge de 66 ans. Le Père Lachaise n'existe pas encore et les trépassés sont le plus souvent enterrés autour des églises. Mais la Révolution apporte son lot d'incertitudes : les églises sont réquisitionnées, réaffectées, quand elles ne sont pas rasées.


En particulier, 1793 c'est le début de la période révolutionnaire de la Terreur où les exécutions se multiplient pour tous ceux jugés coupables d'avoir trahi le Peuple, la plupart du temps à l'issue de procès expéditifs.

Le fait d'avoir officié à la Cour du Roi comme maître de danse a-t-il suffi à jeter l'opprobre sur les Landrin à tel point que l'un (le fils) quitte Paris au moment de la Révolution et que l'autre (le père) meurt pendant la Terreur ? Ou cette date de décès n'est-elle qu'une coïncidence ? Imaginer le pire est bien séduisant pour qui souhaiterait faire un film sur les maîtres de danse à la Cour de Louis XVI ("Le Roi Danse" de Gérard Corbiau ou "Tous les matins du monde" d'Alain Corneau, commencent à dater !), mais nous n'avons aucune preuve en ce sens : Pierre André Landrin n'est pas répertorié parmi les victimes de Robespierre et compagnie.


Cela semble d'autant moins probable que les beaux-frères de Pierre André Landrin sont dits avoir quitté le pays plutôt pour des raisons économiques que des raisons idéologiques !


Il n'empêche. Comment interpréter le fait que les auteurs des contredanses qui serviront de base au quadrille français soient déjà oubliés dans la première moitié du XIXe siècle et soient, au mieux, remplacés dans les mémoires par des maîtres de danse et musiciens qui auront passé sans encombre la période révolutionnaire ? (Louis Julien Clarchies qui deviendra le chef d'orchestre favori des bals de l'Empire ou Vincent qu'on appellera volontiers à une époque le "citoyen" Vincent ?) Comme si une chape de plomb s'était abattue sur les anciens maîtres, comme si leurs publications avaient été soigneusement effacées. A cet égard, on notera que la liste des contredanses de Landrin qui sont répertoriées en France n'a pas l'air complètes. Rappelons que nous avons trouvé le feuillet 251 de la collection Landrin en Grande Bretagne !


remerciements


merci à Rebecca Higgins de l'université de Leeds et à Rebecca Chasse de l'université du New Hampshire d'avoir fait diligence malgré la covid

merci à Sandrine Taarkoubet du groupe Facebook Généalogie Paris et ancienne Seine pour sa disponibilité et le scan de 1793. merci aux membres du groupe qui m'ont orienté vers des listes de victimes de la Terreur

merci à Karen Rowland du groupe Facebook Irish genealogy group pour avoir fouillé les archives en ligne pour trouver ce qui concernait les McNeill Duport et surtout pour m'avoir orienté vers Find My Past pour les journaux irlandais

merci à Katherine Simon pour nos échanges "généalogiques" sur Pierre André Landrin et sa famille

merci à Naik Raviart pour les tuyaux sur le quadrille et le pantalon

merci à Mike Gilavert pour les tuyaux sur Collinet et www.regencydances.org

merci à Paul Cooper de www.regencydances.org pour sa collaboration bienveillante

merci à Alan Jones pour l'échange d'informations sur Pierre Landrin Duport

merci à John Biges pour les références d'une très ancienne publication sur les contredanses révolutionnaires

merci à Sylvie Granger et Hubert Hazebroucq pour avoir tenté de m'orienter sur la piste obscure des maîtres de danse du XVIIIe siècle


références additionnelles


[1] « Dictionnaire de la danse historique, théorique, pratique et bibliographique depuis l’origine de la danse jusqu’à nos jours » par G. Desrat, 1895

[2] « Revue de Paris Nouvelle Série, année 1839, tome douzième », article « le piano, septième article » par Castil-Blaze

[3] « L'art de danser à la ville et à la cour, ou Nouvelle méthode des vrais principes de la danse française et étrangère : manuel à l'usage des maîtres à danser, des mères de famille et maîtresses de pension » par Albert, 1834


explication sur le visuel de cet article


L'oeil attentif aura reconnu Jean Louis Duport et Pierre Landrin Duport sur le visuel de cet article. Le troisième personnage est Pantalon, personnage de la commedia dell'arte, souvent utilisé pour personnifier les Vénitiens. Peut-on affirmer que Pierre André Landrin a intitulé sa contredanse en référence à ce personnage ? En fait, non ! Rien ne le prouve. Néanmoins, on notera que ce personnage est bien connu en France à l'époque où la contredanse est publiée : il est régulièrement incarné au Théâtre Italien de Paris. Et cette reconnaissance de Pantalon n'est déjà pas nouvelle : sous Louis XIV il est déjà utilisé dans des spectacles.


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