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Les Baisers de Zola, polka de 1859

Dernière mise à jour : 17 juin 2023


Émile Zola et la 1e page d'une édition allemande de la Polka des Baisers

Quiconque a déjà lu du Zola sait à quel point ses descriptions des us et coutumes des époques où se passent ses romans sont documentées, à quel point ses études des moeurs de ses contemporains sont minutieuses. C'est le cas de "La Curée", 2e tome de la chronique des Rougon-Macquart, où est relaté par le menu un bal "travesti" (comprenez "costumé") donné chez les Saccard, ce qui nous vaut quelques scènes de bal saisissantes.

Dans cet article passé, nous avions déjà pointé les "Bottes à Bastien" qui, en 1859, avaient confisqué la dernière figure des Lanciers avec un tel succès que la chansonnette, passée dans le registre folklorique, existe toujours à l'heure actuelle.

Mais le roman cite d'autres danses qui étaient en vogue vers 1860 : la polka des baisers, le pied qui r'mue... des exemples de musiques légères qui ont échauffé les pieds des Parisiens et déchaîné l'enthousiasme bien plus que les danses dites sérieuses, comme en atteste la "Revue de Paris" du 7 janvier 1865 (à voir ici) :


Il est évident de soi-même, qu'aujourd'hui un journal qui réunirait les écrivains les plus éminents, les poëtes (sic) les plus exquis, les artistes les mieux doués et les penseurs les plus profonds, n'obtiendrait pas la vingtième partie et peut-être pas le centième des abonnés du PETIT JOURNAL. "Le Pied qui r'mue" (ndlr : cité par Zola) est cent mille fois plus populaire et plus goûté que n'importe quelle mélodie de Schubert. [...] la symphonie de Beethoven fera toujours moins d'effet sur la foule qu'un quadrille de M. Muzard (sic). Et je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de salons, même à Paris, où la "Polka des Baisers" ne fasse infiniment plus de plaisir qu'une mazurke de Chopin.


L'article que vous êtes en train de lire s'attache uniquement à remonter la piste de "la polka des baisers". En effet, ce que Zola en dit est particulièrement "alléchant" :


[Au bal chez les Saccard,] on dansait la polka des Baisers, célèbre dans les bals publics, et dont chaque danseur devait marquer le rythme en embrassant sa danseuse.


De quoi faire tourner la tête aux reconstituteurs modernes autant qu'aux danseurs de l'époque...


SOUVENIRS FRANCAIS DES BAISERS


On a été d'autant plus motivés à chercher que la polka des baisers est citée par deux fois (!) dans cet autre article qui n'avait a priori rien à voir puisqu'il parlait du quadrille "Magenta", certes de la même année 1859 :


Desblins lève son archet et, devant un orchestre imposant, les vis-à-vis s’organisent. C’est Magenta, quadrille de circonstance, qui est en vogue, puis la polka des Baisers [...]


et


Ce mur derrière lequel on danse si joyeusement est celui où l’on a fusillé le “brave des braves”: Michel Ney a rendu le dernier soupir là où résonne la polka des Baisers.


La polka qui nous occupe est composée par Alfred Musard, le fils du Napoléon du quadrille, Philippe Musard, dont nous avons déjà parlé ici. Au retour d'une tournée en Amérique, le digne fils de son père a l'idée de faire jouer une polka remplie de bruits de bisous, et cela fait mouche...

On se souviendra de la danse pendant des décennies. En 1875 dans "Mémoire de mes Maîtresses" (sic) (voir ici), Léo Lespès dit :


Un compositeur écrivit, il y a quelques années, un air de danse [...]

Cela s’appelait la Polka des Baisers. Il ne trouva rien pour rendre le choc des lèvres... et ce furent les musiciens de l’orchestre qui lui vinrent en aide. Ils embrassèrent bruyamment leurs mains... à chaque retour de l’amoureuse ritournelle...


Une telle musique pousse déjà "le Journal Amusant" du 21 septembre 1861 à en publier une caricature dans ses pages. On y voit les musiciens embrasser leur instrument ou s'embrasser entre eux, voire la lune (ou le soleil ?) embrasser les nuages.



Néanmoins, si les baisers sont à la base simulés par les musiciens de l'orchestre, on croit volontiers le "Journal du Cher" du 6 août 1859 (voir ici) quand il dit que les danseurs ont emboîté le pas aux musiciens:


Le grand succès musical du jour, c’est la Polka des baisers, qu’on

exécute chaque soir aux concerts Musard des Champs-Elysées. L’orchestre prélude sur un motif sautillant, et, pendant les soupirs de la mesure, on entend le bruit des baisers imité par un musicien. Depuis quelques jours, les danseurs se mêlent de l’accompagnement et chantent à l’unisson, du bout des lèvres. C’est fort divertissant (ndlr : on n'en doute pas !).


Un doute subsiste : les danseurs embrassaient-ils leur main ou les partenaires de danse s'embrassaient-ils entre eux ? Le but des bals publics n'est-il pas de s'amuser, voire de se laisser aller à la bagatelle ? Pourquoi donc se priver d'une telle promesse de débordements ? A l'époque, le cancan fait rage dans les bals publics. Une polka ne pourrait-elle être aussi provocante ?


"La Revue-Programme" du 21 mai 1864 (voir ici) met en tout cas la Polka des Baisers sur le "même pied" que le quadrille d'Orphée aux Enfers dans le chef d'une supposée ex-"maîtresse cancaneuse" de talent :


La petite ***, qui brillait jadis au Casino à côté de Rigolboche, est aujourd'hui comtesse, comtesse pour de bon. Elle habite depuis dix mois, avec son noble époux, un vieux château, où elle s'ennuie royalement.

L'ex-danseuse est passionnée pour la musique.. Le comte a toujours dans son château des musiciens de talent chargés d'exécuter les œuvres de Mozart, de Beethoven, de Weber et même de Berlioz. Mais il se garde bien de faire entendre à son épouse les oeuvres d'Offenbach ou les répertoires d'Arban et de Muzart (sic).

La moindre figure du Quadrille d'Orphée, ou huit mesures de la Polka des Baisers, c'en est assez pour que la grande dame, oubliant son nom et son rang, soit prête à faire le grand écart.


En ce qui concerne notre polka, on peut dire qu'elle laisse une trace durable dans les mémoires. En effet, on en parle toujours sur le mode de la plaisanterie le 6 septembre 1884 dans le journal "La Cloche d'Argent" (voir ici) :


— Monsieur, raconte Lhéritier à Hyacinthe, veuillez me dire si je dois être jaloux de ma femme ! Voici ce qui m’arrive : je lui donne un professeur de piano qui, comme exercice, lui fait jouer la Polka des Baisers... Eh bien ! c’est un singulier effet d’acoustique ; moi, quand je suis dans la chambre à côté, j'entends toujours les baisers et jamais la polka !... Ce qui est un peu fort, c’est que ça me coûte dix francs à chaque fois !

— Diable !...- Est-elle jolie, madame votre épouse ?

— Elle est ravissante !

— Oh ! bien alors, je me charge de vous trouver un professeur qui ne vous prendra que trois francs !

— Monsieur, combien je vous suis obligé !


On la retrouve encore dans le journal "Messidor" du 4 mai 1907 (voir ici). On y suggère qu'elle aurait pu corrompre un évêque, voire Jeanne d'Arc elle-même :


L'évêque d'Orléans, Dupanloup, avait la sévérité intransigeante en principe, mais la discipline indulgente en pratique.

Certain jour, des amis sûrs s'aventurèrent avec lui au concert des Champs-Elysées, en 1867. On y jouait la polka des Baisers de Musard, vous savez, celle où une partie de l'orchestre et les sauteurs imitent, avec les lèvres, le bruit des baisers.

L'évêque parut l'écouter avec un plaisir évident.

— Monseigneur, lui demanda, pour l'embarrasser sans doute, une aimable personne de l'entourage, que dirait Jeanne d'Arc, si elle arrivait ici ?

— Elle trouverait cela très amusant, madame, car on ne saurait mieux imiter le chant des oiseaux.

Monseigneur, lui non plus, ne s'ennuyait pas.


Vu cette présence dans les publications, et ce pendant des décennies, il était normal que cette Polka des Baisers aiguise notre curiosité...


première page d'une édition française des Baisers, polka-fantaisie

LES BAISERS EN EUROPE


C'est d'autant plus tentant qu'on peut aussi constater le succès des Baisers en dehors de l'Hexagone : en effet, nous avons très facilement trouvé des partitions digitalisées allemande et espagnole de la polka (la 1e page de l'édition allemande est d'ailleurs la 1e image de cet article), qu'on appelle au début, vers 1860, "Les Baisers, polka fantaisie".


extrait d'une édition espagnole

En ce qui concerne l'Italie, le succès est encore plus évident : en effet, il y a une dizaine d'années la Polka des Baisers a déjà fait l'objet d'une étude dans un projet de reconstitution d'un bal 19e mené par l' "AudioVisual Ethnography Laboratory" de l'université de Milan. A l'époque, en effet, Emilio Sala a répertorié des musiques dansées en société publiées à Milan au milieu du XIXe siècle. Les danses étudiées étaient des succès du carnaval. Et la Polka des Baisers de Musard faisait partie du corpus d'étude. (On peut trouver ici un article qui détaille le projet.)


Une vidéo de la reconstitution de la polka qui a été faite pour ce projet est visible ici (vu les paramètres de confidentialité de Vimeo, nous ne pouvons malheureusement pas l'intégrer dans cet article).

Nous aurions aimé interroger la chorégraphe qui a étudié la danse et a imaginé les pas de polka effectués par Letizia Dradi et Roberto Quintarelli, mais cela n'a malheureusement pas été possible. On constatera tout de même que les baisers agrémentent la musique de manière fort mutine !


LA RECONSTITUTION DE LA MUSIQUE


Deux reconstitutions de musique viennent illustrer cet article : l'une pour orchestre, basée sur la version pour musique militaire de J.B. Wittmann, réalisée en 1877, l'autre pour piano, basée sur les partitions éditées autour de 1860.

Chronologiquement, nous avons d'abord travaillé sur la version orchestre car c'était le seule "polka des baisers" que nous avions trouvée au départ, avant de nous rendre compte que les premières éditions pour piano étaient connues sous le nom de "Les Baisers, polka-fantaisie".


Les 2 versions montrent distinctement les moments où les danseurs doivent embrasser leur main (ou s'embrasser mutuellement pour les plus téméraires) : la mention "baiser(s)" est placée au dessus de la portée musicale aux endroits "stratégiques" !


extrait d'une édition allemande de "Les baisers, polka fantaisie"

Les éditions pour piano ont l'avantage de suivre un schéma de répétition naturel. La version pour orchestre donnait l'impression d'être amputée. Nous l'avons modifiée pour respecter le même schéma de répétitions que l'édition pour piano. Néanmoins, pour la beauté de la mélodie, nous avons ajouté une mesure, n'en déplaise à Messieurs Musard et Wittmann ! Lecteur attentif, pourras-tu retrouver cette mesure excédentaire dans la version pour orchestre ?

Il va sans dire que c'est à nouveau notre complice Ilkay Bora Oder qui a réalisé les 2 versions de la polka des baisers dont vous trouvez les liens YouTube ici.

Pour l'orchestre, il s'est légèrement écarté des choix d'instruments faits par Wittmann de manière à "arrondir" la musique : en effet les musiques militaires ont toujours le désavantage d'être... "militaires" et... moyennement dansables. Un grand merci à Ilkay pour cette réorchestration !

Comme notre but est de permettre aux danseurs modernes de s'amuser tout autant que les danseurs de l'époque, nous avons distinctement ajouté des percussions dans la version pour piano : à chaque coup, nous laissons le choix aux danseurs de se replonger, ou pas, dans l'émoi que la danse a suscité à l'époque !

Pour plus de clarté, nous joignons la partition d'une édition française à cet article de manière à ce que l'endroit où les baisers doivent être donnés soit encore plus évident pour ceux de nos lecteurs qui sont rompus à la lecture de portées musicales.


Nous espérons que notre effort de recherche permettra d'agrémenter vos bals en toutes saisons. Surtout, prenez plaisir à danser sur cet ancêtre du Big Bisou (Carlos, 1977) quel que soit le degré d'intimité avec votre partenaire !


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