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Chanter en dansant : "Drinn Drinn Drinn" (1849)

Dernière mise à jour : 14 août 2023



On l'avoue volontiers, il y a dans ce titre d'article un parfum de nouveauté qui n'a pas tout à fait lieu d'être car nous avons déjà publié un "quadrille à chanter" de Musard : il s'agit des "Étudians de Paris". (L'article relatif à celui-ci peut toujours être lu ici.) Pour l'avoir testé avec d'autres danseurs, il est très difficile de NE PAS le danser en chantant quelques paroles de "Colas mon petit frère" sur le pantalon ou de "C'est la Mère Michel" ou "Au Grand Saint-Nicolas" pendant la saint-simonienne. Mais nous n'avions pas pu identifier les trois autres ritournelles censées avoir été utilisées pour composer le quadrille. Nous supposons qu'elles étaient tellement évidentes qu'il n'avait pas été jugé utile de les citer dans les partitions. Néanmoins, plus de 150 ans après, les reconnaître sur leur seule mélodie devenait une vraie gageure...


Dans cet article, nous continuons à illustrer ce que la chanson apporte à la danse en vous restituant 2 danses qui se sont inspirées des motifs de la chanson "Drinn Drinn Drinn", composée par Julien Nargeot et mise en paroles par Léon Gozlan en 1849. D'abord grâce à un quadrille de Philippe Musard, ensuite grâce à une polka d'Adolphe Lecarpentier (voir la fin de cet article pour écouter cette dernière !)


Pour le quadrille de Musard de 1849, les ritournelles utilisées pour composer chacune des figures sont mentionnées dans les partitions. Et il en est au moins une qui a eu un énorme succès : celle qui donne son nom au quadrille...


DRINN DRINN


La chanson "Drinn Drinn" (ou "Drinn Drinn Drinn" ou encore "le Sous-lieutenant") était dès le départ parfaitement taillée pour une saint-simonienne.

De plus, c'est sans doute la chanson sur laquelle nous avons le plus à dire. Si elle n'est pas parvenue jusqu'à nous, il s'en est fallu de peu puisqu'elle faisait encore partie du répertoire du Moulin-Rouge en 1912, soit plus de 60 ans après sa création. L'article du journal "L'artiste lyrique" du 3 février 1912 ne disait cependant pas comment les danseuses du célèbre cabaret parisien la dansaient. (cliquez sur les flèches pour faire défiler la "playlist" 1912 du Moulin-Rouge).

Une preuve du succès de cette chanson peut sans doute être retrouvée dans un article du "Ménéstrel", paru des décennies plus tôt : dans l'édition du 4 mars 1849, le journaliste ironise sur le succès galopant de la chanson, un succès inversément proportionnel à la complexité de la composition ! Comme quoi, qu'on soit en 1849 ou en 2023, on trouve les mêmes raisons de se plaindre des chansons répétitives qui deviennent des tubes ! (Attention, il faut lire l'extrait jusqu'au bout pour avoir la savoureuse chute de ce dialogue factice.)


L'autre soir, — ou plutôt l'autre jour, car il était deux heures du matin, — deux hommes sortaient d'un bal, et cheminaient ensemble. Tout à coup, un ouvrier attardé se mit à entonner dans la rue cet éternel drinn drinn.
— Cet air me porte sur les nerfs ! dit l'un des deux hommes à son compagnon de route.
— Il est pourtant bien joli, répondit l'autre. L'éditeur Brûlé est en train de gagner dix mille francs avec cette bagatelle.
— Je lui en fais mon compliment sincère, mais j'en rougis pour mon pays.
— Pourquoi cela ? Savez-vous que l'inventeur du drinn drinn a plus de mérite à mes yeux que Meyerbeer, Halévy e tutti quanti ?
— Oh comme vous y allez ! Si M. Nargeot vous entendait il saluerait jusqu'à terre, mais il rirait bien.
— Il aurait tort ; moi je préfère cette mélodie simple et franche à maintes cantilènes gourmées, empesées, collet-monté, de nos grands maîtres. Au moins ce drinn drinn se grave immédiatement dans toutes les mémoires. C'est ainsi qu'un motif devient populaire.
— Voilà le grand mot lâché !.. Populaire !.. Quand ils ont prononcé ce mot, ils ont tout dit, et ils ne savent pas seulement ce que ce mot, cette affreuse chose : air populaire, recèle d'ennuis et de catastrophes dans ses flancs !
— Vous détestez donc les airs faciles ?
— Je les abhorre ! Je les maudis !
— Et vous aimeriez mieux les mélodies d'opéra bien savantes, bien compliquées ?
— Oui, monsieur : au moins il faut se mettre quatre pour les retenir : vos fabricants de motifs populaires ne savent pas que de malédictions les attendent ici-bas. Qui dit populaire dit banal; ainsi ont commencé la valse de Robin des bois, la Grâce de Dieu, l'air de la polka, l'hymne des Girondins. Tous les salons se sont emparés de ces mélodies, tous nos vaudevillistes se sont rués sur elles ; du fond des théâtres elles ont inondé nos rues, nos carrefours, pour aller ensuite mourir ignominieusement au sein des orgues de barbarie!.. Aujourd'hui c'est le tour du drinn drinn. Au spectacle, en soirée, dans nos bals publics et privés, le soir, le matin, la nuit, le jour, dans la ville, dans les faubourgs, sans cesse et toujours, j'entends cet infâme drinn drinn ! J'en ai la fièvre, j'en ai des crises nerveuses ! Demain, après-demain peut-être, cet air que j'exècre, cette chose atroce, recevra l'humiliant baptême de l'orgue de Barbarie; alors je quitte mon pays et je pars pour la Californie !...
— Justice du ciel ! comme vous haïssez ce pauvre drinn drinn !
— Pardi ! c'est moi qui l'ai composé... (sic)
— Comment!., vous seriez?...
— Je suis M. Nargeot, chef d'orchestre du théâtre des Variétés.

Alors ? Quelles sont les qualités de ce Drinn Drinn ?


Nous allons vous laisser en juger par vous-même. Nous, on est assez admiratifs du tour de force du parolier Léon Gozlan qui réussit à raconter une histoire de A à Z en trois couplets !

Quant à la finesse de cette histoire : laissez votre pruderie au vestiaire ! Danseurs guindés s'abstenir ! En effet, Drinn Drinn c'est l'histoire d'un cocu trompé par sa femme au Bois de Boulogne ! Et c'est finalement ça qui nous plaît ! En effet, des musiques pour les salons distingués, les reconstituteurs modernes en ont déjà un nombre appréciable, ceux de la famille Strauss en tête. Les quadrilles populaires, par contre, on en a beaucoup moins ! De plus, n'oublions pas que Musard a été le Napoléon du quadrille, le roi du carnaval de Paris, celui qui, n'ayons pas peur des mots, lui a donné son âge d'or ! Ce Drinn Drinn nous permet, en quelque sorte, de nous replonger par la pensée au milieu des débardeurs et autres badouillards et de nous imaginer en train de galoper autour de la salle de l'Opéra de Paris renversant tout sur notre passage. Et cette fois, on sait quand : en 1849, au son des chansons de l'époque !


Nous avons demandé à Julien Tiberghien et Marie-Emilie Cappel, les boss d'Affordanse, l'autorisation d'utiliser la belle salle des Augustins pendant leur bal des Jeux Olympiques pour tester la saint-simonienne à la mode Drinn Drinn. Merci aux membres d'Affordanse, du Ballet Impérial, de Danses & Cie et aux autres participants de nous avoir prêté leurs jambes et/ou leurs cordes vocales. La vidéo est ci-dessous.

Notez que nous avons répété le tour en galop 3 fois au lieu de 2 pour donner l'occasion aux danseurs de chanter les 3 couplets de la chanson.


vidéo improvisée : Ba Dang



Les paroles de la Saint-Simonienne sont celles de "Drinn Drinn" :


FINALE SAINT SIMONIENNE

Drinn Drinn Drinn, chanson de table

paroles : Léon Gozlan

musique : J. Nargeot

chantée par Mr. Lafont au Théâtre des Variétés dans "Le Lion Empaillé"



Un sous-lieutenant, accablé de besogne

Laissa sa femme un jour emboîter le pas

Elle partit seule pour le Bois de Boulogne

En emportant un dragon sous son bras


(refrain:)

Drinn, drinn, drinn, drinn, drinn... (un "drinn" sur chaque note)


D'une telle confiance le dragon

était digne

Pendant trois jours il fut très empressé

Y en a qui disent qu'ils pêchaient

à la ligne

Moi je soutiens qu'ils ont herborisé


refrain


Le sous-lieutenant, le désespoir dans

l'âme

Au Bois de Boulogne, accourut tout

inquiet

Mais l'malheureux, quand il'r'trouva sa

femme

Fut parfaitement convaincu qu'il était


refrain


 

Nous reproduisons ci-dessous les musiques et paroles des chansons qui ont inspiré Musard pour chacune des 4 premières figures du quadrille. Libre à vous de vous replonger dans les années 1847 à 1849 en chantant ces "bluettes" ou "chansons de table" pendant que vous dansez...


PANTALON

Le Lutin de la Prairie, bluette

paroles et musique : Prosper Guion


(refrain :)

Oh ! Dis-moi ma belle enfant

Lutin charmant de la prairie

N'es-tu pas mon blond génie ?

Oh ! Dis-moi ma belle enfant


Es-tu l'ange de mes rêves ?

Es-tu le démon des grèves ?

Une almée ou bien encor

Une fée aux ailes d'or (x 2)


refrain


Es-tu la douce espérance ?

Qui sourit à notre enfance ?

N'es-tu qu'un esprit malin ?

Sous les traits d'un chérubin ? (x 2)


refrain


Toi qui descends sur la terre

Es-tu l'âme de ma mère ?

Ou bien serais-tu la sœur

Que Dieu créa pour mon coeur ? (x 2)


refrain


 

ÉTÉ

Parlez bas, chansonnette

paroles : Hippolyte Guérin

musique : F. Masini


Oh les folles jeunes filles !

Qui s'en vont chaque soir

Conversant par les charmilles

De bonheur et d'espoir

source : gallica

Eh ! Mon Dieu !

L'avenir l'avenir disent-elles

N'est qu'un azur nouveau sur des roses nouvelles


(refrain:)

Parlez bas ! Parlez bas !

Enfans à l'œil doux et tendre

Parlez bas ! Parlez bas !

Le malheur pourrait vous entendre...

Il est là... sur nos pas...

Parlez bas ! Parlez bas !

I-il est là... su-ur nos pas...

Parlez bas !


source : gallica

Puis voilà leurs jolis rêves

Pour demain, pour plus tard

Sans limi-tes et sans trèves

Délirant au hasard


Advien-nent les plaisirs

Fleurs et gazes sont prêtes !..

Hélas ! de vos atours, de vos bals, de vos fêtes


refrain


Et le cœur aussi s'en mêle !

C'est nature, après tout

Chacune innocente et belle,

Dit son vœu, dit son goût....


A-ah ! d'une liberté toujours trop tôt ravie

Et d'amour et d'hymen

Charmant deuil de la vie


refrain


 

POULE

Sténio le Bohémien

paroles : Gustave Sauvey

musique : Prosper Guion


(refrain :)

Courir le monde en bohémien

Et vivre en roi sur la terre et sur l'onde

Courir le monde en bohémien

Est-il un sort plus heureux que le mien ?


Quand je chemine, chacun devine

Mon origine, à mon œil fier

Fils d'une race, pleine d'audace

Non rien ne lasse mon cœur de fer


refrain


Si je sommeille, sous quelque treille

Mon chien qui veille est mon gardien

Fille jolie, est ma folie

Et ma patrie où je suis bien


refrain


Humaine espèce, vas je te laisse !

Titres richesses, brillants trésors,

Destin suprême, moi le bohême,

Je chante et j'aime, je bois et dors


refrain



Exempt de chaînes, à moi les plaines,

L'eau des fontaines, l'oisiveté

Les monts sauvages, les frais rivages,

Les grands voyages, la liberté !


refrain





 

PASTOURELLE

Les Tableaux Vivants

paroles : E. Bourget

musique : V. Parizot

exécutée par Mr. Levassor au Théâtre de la Montansier


(refrain:)

Hâtez-vous, pressez-vous, placez-vous,

Voici les poses plastiques !

Antiques académiques

Oui vraiment c'est l'instant

Ils sont vraiment tournants, apparaissants,

Disparaissants, subitement, vlan !



Vous voyez la musique,

Turlu tu tu tu tu tu tu

Tournant avec ses attributs

Triomphe de la plastique

C'est vous nommer

Sans en dire plus

La pléiade des Vénus

Voyez comme elle est belle

La Vénus qui nous vient de Lemnos

Celle de Praxitèle

Dit Vénus de Paphos


refrain


Voyez venir la guerre,

Tara ta ta ta ta ta ta

Tournant avec ses escadrons

Plus prompte que le tonnerre

Elle renverse au son des clairons

Les braves et les poltrons

Le fameux Bucéphale

Monté par Alexandre le Grand

Hercule aux pieds d'Omphale

Ne disant mot et filant


refrain


Voyez les Corybantes

Tintin tin tin tin tin tin tin

Dansant au son du tambourin

Les joyeuses Bacchantes

A flots faisant couler le vin

S'échappant du raisin

La reine Cléopâtre

A l'œil perçant du basilic

Donnant sa clé au pâtre

Qui lui glisse un aspic


 

AU TOUR DE LA POLKA


Mais nous n'en avons pas encore terminé là. Car "Drinn Drinn" a aussi inspiré Adolphe Lecarpentier, professeur au conservatoire de musique de Paris et compositeur.

En 1850, il publie en effet un arrangement de la composition de Nargeot sous forme d'une polka, qu'il appelle sans surprise "Drinn Drinn Drinn".

Nous mettons ainsi à disposition dans YouTube sa composition originale pour piano. Comme on le constate, il introduit des variations sur les couplets et ajoute un pont de sa composition personnelle qui s'intègre parfaitement aux mélodies de Nargeot.



Cependant, nous avons poussé le bouchon un peu plus loin grâce à notre complice İlkay Bora Öder: nous lui avons demandé d'augmenter le nombre de répétitions pour coller au nombre de couplets de la chanson, nous lui avons demandé d'ajouter la mélodie exacte des couplets de Nargeot sur la variation de Lecarpentier, et surtout nous lui avons demandé de créer un arrangement pour orchestre ! Le résultat de ce travail est à trouver également sur YouTube. Le but étant naturellement que vous vous essayiez à danser la polka en chantant en même temps que vous dansez, une performance qui ne devrait pas passer inaperçue ! Il n'y a pas de honte à chanter à tue-tête l'histoire d'un cocu !

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