Jeune Werther (2e) : valse et allemande (1774)
- yvesschairsee
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Dans la 1e partie de cet article (que l'on peut trouver ici), Jadwiga Nowaczek nous avait guidé à travers le menuet et les contredanses anglaises mêlées de valse pratiqués par Werther dans la scène de bal du roman relatant les souffrances de son coeur. Nous continuons ici de nous laisser enivrer par la fête et la frénésie de mouvements de ce soir-là, en nous engouffrant dans ce que l'on appelle la "Deutscher Tanz" (danse allemande), décrite, donc, dans "Les Souffrances du jeune Werther" (Goethe, 1774), ce roman épistolaire où le narrateur relate les péripéties de sa vie campagnarde et amoureuse à son ami lointain Wilhelm.
Dans la "Deutscher Tanz", la valse n'est plus une simple figure d'Anglaise mais est un divertissement à part entière, ainsi que des rotations aux pas simple impliquant des intrications plus ou moins complexes des bras, ce que les maîtres français d'alors appelleront l'"Allemande" (et ce que d'autres encore appelleront la "Straßburger Tanz" c'est-à-dire la "danse de Strasbourg").
Jadwiga Nowaczek profite de cette plongée dans le roman de Goethe pour nous livrer son analyse de l'évolution probable de cette "Deutscher Tanz" à travers tout le XVIIIe siècle, trouvant son origine dans les processions des bals de la Renaissance. Elle nous éclaire autant que possible sur l'enchevêtrement des termes qui ont servi à désigner les différents amusements chorégraphiés d'origine allemande à travers les années, ceux-ci culminant avec la danse qui deviendra la mère de toutes les autres où des partenaires tournent l’un autour de l’autre : la valse.
Pour suivre le fil qui nous fera traverser ces entrelacs complexes, repartons donc de cette soirée où le jeune Werther danse avec sa chère Lotte pour le meilleur, en ignorant encore le pire, comme cela fût consigné dans la lettre du douzième jour du mois de juin:
"Ich bat sie um den zweiten Contretanz; sie sagte mit den dritten zu, und mit der liebenswürdigsten Freimütigkeit von der Welt versicherte sie mir, daß sie herzlich gern deutsch tanze.--"Es ist hier so Mode, "fuhr sie fort," daß jedes Paar, das zusammen gehört, beim Deutschen zusammenbleibt, und mein Chapeau walzt schlecht und dankt mir's, wenn ich ihm die Arbeit erlasse. Ihr Frauenzimmer kann's auch nicht und mag nicht, und ich habe im Englischen gesehen, daß Sie gut walzen; wenn Sie nun mein sein wollen fürs Deutsche, so gehen Sie und bitten sich's von meinem Herrn aus, und ich will zu Ihrer Dame gehen".--ich gab ihr die Hand darauf, und wir machten aus, daß ihr Tänzer inzwischen meine Tänzerin unterhalten sollte. Nun ging's an, und wir ergetzten uns eine Weile an manigfaltigen Schlingungen der Arme. Mit welchem Reize, mit welcher Flüchtigkeit bewegte sie sich! Und da wir nun gar ans Walzen kamen und wie die Sphären um einander herumrollten, ging's freilich anfangs, weil's die wenigsten können, ein bißchen bunt durcheinander. Wir waren klug und ließen sie austoben, und als die Ungeschicktesten den Plan geräumt hatten, fielen wir ein und hielten mit noch einem Paare, mit Audran und seiner Tänzerin, wacker aus. Nie ist mir's so leicht vom Flecke gegangen. Ich war kein Mensch mehr. Das liebenswürdigste Geschöpf in den Armen zu haben und mit ihr herumzufliegen wie Wetter, daß alles rings umher verging, und — Wilhelm, um ehrlich zu sein, tat ich aber doch den Schwur, daß ein Mädchen, das ich liebte, auf das ich Ansprüche hätte, mir nie mit einem andern walzen sollte als mit mir, und wenn ich drüber zugrunde gehen müßte."
traduction :
"Je lui demandai la deuxième contredanse ; elle accepta la troisième et, avec la candeur la plus irrésistible du monde, elle m'assura qu'elle pratiquait volontiers la danse allemande. "C'est la coutume ici", poursuivit-elle, "que tous les couples formés à la ville restent ensemble pour la danse allemande, et mon cavalier valse mal et me remercie quand je le laisse tranquille. Votre cavalière ne sait pas danser non plus et n'aime pas ça, et j'ai vu pendant les danses anglaises que vous valsez bien ; si vous voulez maintenant être mon cavalier pour la danse allemande, allez demander à mon cavalier, et j'en ferai de même pour votre dame."
Je lui fis signe d'accord, et nous convînmes que son partenaire divertirait la mienne en attendant. Et ainsi commença la danse, et nous nous délectâmes un moment de nos bras entrelacés. Avec quel charme, avec quelle fluidité elle se mouvait ! Et lorsque nous nous mîmes enfin à valser, et à tournoyer les uns autour des autres comme des sphères, c'était, bien sûr, un peu chaotique au début, car très peu de gens savent le faire, un gentil désordre bigarré . Nous fûmes malins et les avons laissés faire ce qu'ils voulaient, et quand les plus maladroits eurent quitté la piste, nous nous joignîmes au couple d'Audran et sa partenaire, auxquels nous tînmes courageusement tête. Jamais je ne l'avais fait aussi facilement. Je n'étais plus un Homme. Avoir la créature la plus adorable dans mes bras et voler avec elle comme la tempête, de sorte que tout autour de nous disparaissait, et — Wilhelm, pour être honnête, j'ai fait le serment qu'aucune fille que j'aimais et de laquelle je pouvais revendiquer le coeur ne valserait jamais avec un autre que moi, même si je devais y laisser ma vie."
![Fronstispice de "Selection of the most admired and original German waltzes.... For harp or piano forte", par Edward Jones. Ce dessin est dédié aux "Sorrows of Werter" (voir référence [A] pour plus d'explications).](https://static.wixstatic.com/media/61557a_8e190c1c1f0348a1a12b35e8f3e0b311~mv2.jpg/v1/fill/w_980,h_696,al_c,q_85,usm_0.66_1.00_0.01,enc_avif,quality_auto/61557a_8e190c1c1f0348a1a12b35e8f3e0b311~mv2.jpg)
Alors que la valse était un nouvel élément à la mode dans les contredanses anglaises traditionnelles, dans la scène de bal du roman, c'est l'élément principal de la Deutscher Tanz.
Du début jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, les témoignages concernant la Deutscher Tanz divergent considérablement, ce qui laisse supposer un développement rapide de celle-ci, mais la danse n'a jamais été clairement décrite durant tout ce siècle.
La raison en est peut-être ses parentés avec la danse simple, librement improvisée des classes populaires, considérée comme indigne d'être consignée par écrit et qui, de par sa pratique libre, se prête difficilement à toute retranscription.
Ce type de danse "en dehors de tout art" (c'est-à-dire non dictée par les maîtres de danse) n'avait pas sa place dans les bals de salon des classes supérieures. Néanmoins, la noblesse de l'époque baroque ne semble pas avoir dédaigné la "Deutscher Tanz", comme nous le rapporte en 1712 Louis Bonin, maître de danse français installé en Allemagne: "Quant à la danse dite "Teutsche" ou danse populaire, elle est non seulement pratiquée partout parmi le peuple, mais aussi lors des bals de cour, car on aime se divertir ainsi après les danses galantes ou françaises." ([1] p. 239)
Bonin déplore abondamment le comportement grossier et excessif lors de la "Deutscher Tanz". Pour lui, maître de danse français, la "bonne" exécution consiste à utiliser le même répertoire de pas que dans les autres danses de salon françaises habituelles, ce qui était probablement assez rare en réalité.
La caractéristique propre à la "Deutscher Tanz" est la "Teutsche Führung" (çàd le "guidage à l’allemande"), qu’il faut comprendre comme un cercle formé par les couples tout autour de la salle. C'est ce que nous appelons aujourd'hui une danse en rond. Il n’est fait mention d’aucun mouvement de rotation de type valse, bien que cela ne puisse être exclu. Bonin parle d’une "figure arrondie, artificielle ; … Je dois guider la dame de manière à ce que cela ne la gêne pas, et lorsque je lui lâche la main, je peux faire une belle variation ou une autre figure convenable." ([1] p. 244)
Le maître de danse allemand Gottfried Taubert [2], qui vivait à Dantzig, près de la Pologne, décrit en 1717 la "Teutsche Führung" (le "guidage à l’allemande") comme une caractéristique des danses polonaises : " … elles doivent être dansées avec leur “Circuition, Circumduction, Circumaction” et d'autres caractéristiques de manière assez civilisée." ([2] p. 39) Ce n’est qu’en 1755 que la danse polonaise fut décrite par Christoph Gottlieb Hänsel [3] qui est (comme la Polonaise d’aujourd’hui) un cercle de couples disposés en procession (avec de très belles variations), probablement ce que Taubert entend par "Circumduction", etc.
Ainsi, la "Deutscher Tanz" semble avoir été à l’origine une danse en rond en procession, ce qui offrait des possibilités d'improvisation. Elle trouve certainement ses racines dans les danses en procession du XVIe siècle, telles que la pavane ou l'almain, qui présentaient également ces caractéristiques et qui avaient aussi été adaptées par les classes populaires.

Au XVIIIe siècle, la mode de la valse semble s'être intégrée à ces formes de danse traditionnelles et est devenue si dominante qu'elle est peu à peu devenue la caractéristique principale de la "Deutscher Tanz", qui a finalement perdu son nom et a été appelée "valse", comme on le voit par exemple pour les compositions de Schubert [4].
Ces évolutions ne sont pas toujours cohérentes ; les formes anciennes et nouvelles peuvent coexister. Ceci expliquerait les nombreuses variations et contradictions que l'on trouve autour de la Deutscher Tanz, comme un passage du dictionnaire "Vocabula Austriaca et Stiriaca" de 1760. L'auteur, Johann Siegmund Valentin Popowitsch, écrit que dans la Deutscher ou Steirischer Tanz, "… il n'y avait pas de tour sur soi, mais la danseuse va devant, et le jeune homme la suit en courant, tapant souvent du pied. … La noblesse viennoise valse mais ne danse pas "teutsch" ou "steirisch"." ([5] p. 46). Cette description fait probablement référence à la forme ancienne de la Deutscher Tanz.
Dans les années 1770, pour Goethe, la "Deutscher Tanz" désignait assurément la valse, et il était manifestement un excellent danseur. Étudiant, il avait pris des cours de danse à Strasbourg (France) pour perfectionner son menuet. Le maître de danse avait deux filles qui l'aidaient comme partenaires pendant les cours. Goethe se souvient :
"J’eus la chance qu’elles aussi m'estimaient et qu’elles acceptaient toujours de danser un menuet en s'accompagnant de leur père et de son petit violon, et même, ce qui était plus épuisant encore pour elles, de m’apprendre à valser et à tourner petit à petit." ([6] p. 429f)
Grâce à cela, il put briller comme un bon danseur plus tard à Sesenheim, en Alsace, où il tomba amoureux de Friederike von Brion :
"Tout le monde se hâtait de danser. L’allemande, la valse et les tours étaient le début, le milieu et la fin de tout. Tout le monde avait grandi avec ces danses nationales ; j'étais moi aussi une fierté pour mes maîtresses de danse secrètes, et Friederike était ravie de trouver en moi un partenaire bien entraîné. Nous étions ensemble la plupart du temps, mais nous avons bientôt dû nous séparer, car des gens de tous côtés lui conseillaient de ne plus s'agiter." ([6] p. 29f)
Au début de la scène du bal dans Werther, Lotte parle d'une coutume qui place la Deutscher Tanz à une place particulière dans le répertoire habituel des bals de salon : seuls les couples dans la vraie vie devaient danser la Deutscher Tanz ensemble. Cela a sûrement un lien avec l'étreinte serrée utilisée pendant la valse. L'intimité que cela crée, combinée aux tours constants, est électrisante pour les jeunes gens vers 1770 et un scandale aux yeux de la société habituée aux menuets et aux contredanses. La règle de ne danser la Deutscher Tanz qu'avec son propre partenaire montre qu'il n'était pas question d'indifférence quant au choix du partenaire vu la proximité corporelle de la danse. Werther s'enthousiasme : "aucune fille que j'aimais et de laquelle je pouvais revendiquer le coeur ne valserait jamais avec un autre autre que moi." Lotte fait fi de cette convention, mais a besoin de l'accord de son partenaire pour rester dans le cadre des convenances en matière de danse.
![5e figure de l'allemande d'après Guillaume [10]](https://static.wixstatic.com/media/61557a_37892a5adb9b40a08678cfc950a937fb~mv2.png/v1/fill/w_497,h_787,al_c,q_90,enc_avif,quality_auto/61557a_37892a5adb9b40a08678cfc950a937fb~mv2.png)
Dans la scène de Werther, la danse allemande se déroule en deux phases : d’abord, les couples se délectent de l’élégant entrelacement de leurs bras, puis ils valsent.
Nous connaissons la manière de danser les bras entrelacés grâce aux publications de Simon Guillaume, de M. Dubois et à la "Nouvelle Méthode" de Sieur Brives, une source importante sur la danse, découverte en 2013 par Giles Bennett.
Ces figures étaient des adaptations des danses des populations alpines de Bavière et d’Autriche (où ces danses sont encore populaires aujourd’hui) et parvinrent, au milieu du XVIIIe siècle, entre les mains de maîtres de danse français, qui fixèrent les différentes figures enlacées et les représentèrent dans des gravures. La mode de ces danses s'est répandue depuis la France, principalement sous le nom d'"Allemande", jusqu'en Allemagne et en Autriche, mais aussi dans les salons et les salles de bal.
[...] Au XVIIIe siècle, il n’est pas toujours évident de savoir si le terme "Allemande" était utilisé comme une expression française polie pour désigner la Deutscher Tanz avec des pas de valse ou une danse avec des bras entrelacés, que l’on pouvait alors aussi appeler "Straßburger Tanz" (danse de Strasbourg). Il est probable qu’en pratique, les deux styles de danse n'étaient pas strictement séparés, comme on peut le lire dans le roman.
Un exemple révélateur se trouve dans les souvenirs de l'autrice viennoise Caroline Pichler, couvrant les années 1770 à 1780. Elle décrit un bal de Fasching (ndlr : qui est le nom du carnaval célébré en Autriche et en Bavière) où l'on dansait un menuet "… jusqu'à ce que la musique se transforme soudainement et de façon surprenante en valse… et soit le dernier partenaire du menuet eut la chance de poursuivre avec sa gracieuse dame dans l'allemande, soit un engagement antérieur avec un autre gentilhomme dut être respecté. … Pendant que les danseurs de Deutscher Tanz formèrent plusieurs cercles dans la grande salle de bal, quelques couples, pour la plupart très jeunes, se dirigèrent au centre de ces cercles, où ils ne seraient pas dérangés par les rapides mouvements des valseurs, et tentèrent la Straßburger Tanz, qui consistait simplement en de gracieux entrelacements de bras et dans de charmantes postures du corps." ([7] p. 148)
Outre une description très vivante d'un bal, cette citation montre comment des termes tels que "valse", "Allemande" et "Deutscher Tanz" étaient employés comme synonymes en quelques mots, tandis que la danse faite d'entrelacements des bras est appelée ici "Straßburger" au lieu d'"Allemande". On rencontre très souvent ce chevauchement des termes liés à la "Deutscher Tanz", ce qui rend difficile d'établir une distinction claire entre ces danses et de les différencier d'autres danses courantes de l'époque, comme la "danse souabe", la "danse styrienne", le "Ländler" ou la "valse" (pour n'en citer que quelques-unes), qui étaient également employées comme synonymes de la "Deutscher Tanz", mais qui avaient souvent une signification distincte.
Ainsi, les expressions "Deutscher Tanz" et "Allemande" n’étaient pas utilisées de manière universelle pour désigner des formes uniques et fixes, mais, selon le contexte et la région, pour désigner des formes et des phénomènes variés.
De même, concernant le tempo de la danse, les témoignages sont contradictoires. Selon Caroline Pichler, par exemple, la "Deutscher Tanz" est lente :
"Voler dans tous les sens ? Certainement pas ! Les couples tournaient dans la Deutscher Tanz, modérée mais pleine d'âme (qui, à cette époque, ne se caractérisait pas par des mouvements brusques et rapides, comme ce fut plus tard la coutume, lui valant l'épithète péjorative de "danse tourbillonnante immorale des Allemands")… et c'est ainsi que cette façon plus posée de danser a reçu le surnom de "mouture du café". Aujourd'hui, on sourirait certainement en voyant ces mouvements modérés et cette attitude mesurée, comme le faisaient beaucoup de gens à l'époque, qui connaissaient et appréciaient le rythme rapide "à la Wurtemberg"." ([7] p. 148 et suivantes).
Cependant, quelques lignes plus loin, il est mentionné que les couples valseurs ont fait un tour rapide, ce qui contredit complètement le passage sur la "mouture du café" mentionnée plus haut. Surtout, le "Deutscher tanz" se voit attribuer un caractère vif et enjoué. Les citations ci-dessus dans cet article suffisent à le démontrer. Le langage utilisé par Caroline Pichler en apporte une indication claire : "Volant de tous côtés", "s'agitant avec une hâte folle", "danse tourbillonnante indécente". Goethe lui-même, qui a valsé à Sesenheim avec Friederike, rapporte qu'il a fallu la persuader de faire une pause et de "ne pas continuer à s'agiter". Werther s'estime chanceux de danser avec Lotte et "… d'avoir la créature la plus adorable dans [ses] bras et de voler avec elle comme la tempête".
La question se pose maintenant : quel pas de danse exécutaient-ils avec tant de vivacité? Ce ne peut certainement pas être le pas de valse de Kattfuß (voir 1e partie de l'article ici), qui nécessite deux mesures de musique de valse pour faire un demi-tour. Le pas de valse du début du XIXe siècle [8], avec lequel on peut faire un tour complet en deux mesures, convient aux figures de valse des contredanses anglaises. (même si de l'avis de Jadwiga Nowaczek, il ne permet pas de "voler dans tous les sens").

Nous pouvons en apprendre davantage auprès des maîtres de danse français.
[En 1779,] Brives décrit dans sa "Nouvelle Méthode" une danse appelée "La Boiteuse", "… qui est la véritable façon de danser à l'Allemande", et attribue à cette danse "… une vivacité surprenante. On nomme vulgairement cette danse valx" ([9] p. 32)
Brives mentionne quatre variantes différentes du pas de valse, dont une à 2/4 pour les
contredanses allemandes et trois à 3/8, convenant à la valse.
Il décrit ces trois dernières variantes. La première, qu'il appelle "Valx à la française", est ainsi décrite :
"Le Cavalier fait glisser son pied droit à la quatrième position entre les deux pieds de la Dame, et saute sur le même pied en soubresaut ; de suite il fait glisser son pied gauche à la seconde position, et saute sur le même pied en soubresaut, formant un demi-tour ; la Dame doit commencer son premier glissé du pied gauche à la seconde position, sautant dessus en soubresaut ; et son second glissé du pied droit à la quatrième, entre les deux pieds du Cavalier, et sauter en soubresaut à l'unisson du Cavalier, et à l'alternative du pied droit et du pied gauche, chaque saut ou soubresaut doit renfermer une mesure." ([9] p. 33)
Dans le ballet classique d'aujourd'hui, le soubresaut est un saut sur place sans changement de pied. Gennaro Magri décrit en 1779 un soubresaut plus complexe où un mezzo-contratempo est combiné à un pas de bourrée. Le mezzo-contratempo est également un saut sur place. Il est donc raisonnable de supposer que le "soubresaut" de Brives est le même, et, au regard de la description ci-dessus, il peut être considéré comme un simple saut [...]
Ce pas correspond à la deuxième variante du pas allemand de Guillaume, qui est
également donné pour la mesure à 3/8. Selon Guillaume, le pas est exécuté "en posant la pointe du pied droit et sautant dessus, ce qui forme deux tems, ensuite la même chose du pied gauche." ([10] p. 11). Cette description peu claire est désormais rendue plus compréhensible par la description de Brives. Le pas peut être dansé au rythme indiqué ici ("R" pour Right/pied droit, "L" pour Left/pied gauche) :

Brives propose deux autres pas pour la Valx : le premier, comme il le souligne, "est le véritable de l'Allemande Boiteuse". Il correspond au pas "à la française" décrit plus haut, à la différence qu’avant chaque changement de pied, la jambe libre est levée, genou fléchi. ([9] p. 34)
Ce pas d’apparence rustique est peut-être la raison pour laquelle Brives parle avec une certaine condescendance de la valse dans la Deutscher Tanz : "Mais comme le goût n'en est pas si noble, et que les Français ne sont portés que pour le sublime, on a préféré (sic) abandonner cette façon de danser, attendu qu'il faut faire de (sic) contorsions, qui sont ridicules aux yeux d’une compagnie respectable." ([9] p. 32)
On retrouve précisément ce mouvement de jambes levées dans de nombreuses
représentations de danses rustiques, comme par exemple "La danse après les vendanges" de Johann Ziegler (voir ci-dessous) ou "La danse de mariage" de Joseph Gabriel Frey (voir plus haut).

Le troisième pas de la "danse boiteuse" est "le plus parfait dans les valx, et le
moins fatiguant ; mais, en toute vérité, le plus difficile. La raison de ceci est, que ... le Cavalier fait, de son pied droit et de son pied gauche, un compas, tout le temps qu'il veut tourner au cercle, sans quitter les positions dont il a été déjà parlé ; la Dame doit en faire de même" ([9] p. 33 et 34).
Cette description semble moins claire que les autres. Pourrait-il s’agir d’une trace très ancienne du "Zweischritt-Dreher" (tournant à deux temps), courant aujourd’hui dans les danses folkloriques bavaroises ?
De l'avis de Jadwiga Nowaczek, la gracieuse Lotte et l’esthète Werther n’auraient pas dansé la "Deutscher Tanz" de façon vraiment rustique. Pour [...] la scène du bal de Werther, Jadwiga postulerait l'utilisation d'une forme modifiée du premier pas d'Allemande de Brives, également transmis par Guillaume. La modification est que la jambe libre est levée, mais légèrement fléchie vers l'arrière. Ce pas permet de tourner facilement, de danser à un tempo rapide et d'être vraiment vif.
Cette position de la jambe libre est exactement celle que l'on peut voir dans la célèbre gravure "Le Bal Paré" reproduite ci-dessous :

Nous terminons ici la lecture de l'analyse de Jadwiga Nowaczek et la remercions de la confiance qu'elle nous a faite pour la traduction française. Grâce à celle-ci, nous avons pu nous plonger dans la danse pratiquée en Allemagne dans la seconde moitié du XIIIe siècle, ce que nous aurions eu un mal extrême à faire par nous-mêmes, nous qui sommes plus à l'aise avec les informations et récits propres à la France. Même si nous sommes ici en Allemagne, nous restons assez universels car nous avons droit à de la contredanse anglaise, à du menuet, et à des danses allemandes qui seront importées en France comme... l'Allemande et LA danse tournante qui se répandra dans le monde entier pour les siècles des siècles : la valse !
Pour qui voudrait encore enrichir ses connaissances sur l'Allemande en particulier, nous recommandons la lecture de l'article du blog "Histoire de Bal" qu'on trouve ici, et qui répertorie d'autres sources françaises, mais aussi des sources anglaises, pour mieux comprendre ce qu'on a désigné par Allemande à travers les lieux et les âges.
REFERENCES DE JADWIGA NOWACZEK
[1] Louis Bonin, Die Neueste Art Zur Galanten und Theatralischen Tantz=Kunst ..., Franckfurt et Leipzig 1712. Facsimile reprint: Documenta
Choreologica, pub. par Claudia Jeschke, Berlin 1996.
[2] Gottfried Taubert, Rechtschaffener Tantzmeister, oder gründliche Erklärung der frantzösischen Tantz=Kunst, … Leipzig 1717. Facsimile reprint: Documenta Choreologica vol. XXII, ed. par Kurt Petermann, Leipzig 1976, édition Heimeran Verlag, München 1976
[3] Christoph Gottlieb Hänsel, Allerneueste Anweisung zur aeusserlichen Moral …, Leipzig, auf Kosten des Autors 1755
[4] Le changement de dénomination de "Deutscher Tanz" en "Walzer" peut être vue, par exemple, dans plusieurs compositions de Franz Schubert, qui en premier lieu furent éditée sous le nom de "Deutscher Tanz" et en même temps ou légèrement plus tard en tant que "Walzer" dans d'autres éditions. Voir Walburga Litschauer et Walter Deutsch, Schubert und das Tanzvergnügen, Wien 1997, p. 65.
[5] Reingard Witzmann, Der Ländler in Wien, Ein Beitrag zur Entwicklungsgeschichte des Wiener Walzers bis in die Zeit des Wiener Kongresses, Arbeitsstelle für den Volkskundeatlas, Wien 1976.
[6] Goethe, Dichtung und Wahrheit, vol. 3 1814
[7] Zeitbilder von Caroline Pichler gebornen von Greiner, Band 1, Wien 1839
[8] Voir par exemple: Helmke, E. D., Neue Tanz und Bildungsschule, Leipzig 1829. Facsimile reprint: Documenta Choreologica vol. XII, ed. par Kurt Petermann, Leipzig 1982. ou J.G. Häcker, Der selbstlehrende Tanzmeister, Grimma 1835 ou Th. Hentschke, Allgemeine Tanzkunst, Stralsund 1836. Facsimile reprint: Documenta Choreologica vol. XII, ed. par Kurt Petermann, Leipzig 1986.
[9] Nouvelle méthode pour apprendre l'art de la danse sans maître … par le Sieur Brives, Toulouze [1779 suivant la dernière page du livre]
[10] Almanach Dansant ou Positions et Attitudes de l’Allemande, … par Guillaume Maitre de Danse Pour l’Année 1769, Paris [1768]
REFERENCES ADDITIONNELLES
[A] Edward Jones, Selection of the most admired and original German waltzes.... For harp or piano forte, 1806.
Étonnamment, le frontispice du recueil est dédié aux "Souffrances de Werter (sic)". Le texte sous le dessin dit exactement "See the Waltz in page 3 ; and the account of it in the Xth letter of the first volume of the Sorrows or Werter" ("Voir la valse en page 3 ; et le récit qui en est fait dans la 10e lettre des Souffrances de Werter"). En effet, le recueil contient en plus la partition d'une valse qui a prétendûment été jouée pendant le bal. Nous la reproduisons ci-dessous. Outre le fait que les danseurs sont habillés en tenues 1800 sur la gravure (ce qui ne nous convainc déjà pas de l'exactitude historique), on peut raisonnablement douter de l'authenticité de cette valse puisque nous savons que le roman est une... fiction! A moins qu'elle ait vraiment été jouée pendant le bal qui unissait Goethe lui-même à Charlotte Buff, et que cette musique, par des chemins complexes, soit parvenue jusqu'à ce compositeur anglais? Cette étrangeté valait bien que nous reproduisions le frontispice et la valse dans cet article!




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