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Le citoyen Hullin, père du quadrille ?

Dernière mise à jour : 20 janv.


source : Gallica

LA MOTIVATION


Le lecteur attentif aura sans doute déjà remarqué que nous nourrissons une obsession pour le quadrille français. Deux recherches effectuées par Richard Powers et Paul Cooper (qu'on trouve respectivement ici et ici) nous ont poussé à rouvrir les armoires aux archives pour enquêter sur la naissance de cette danse.

La tâche n'est pas simple : en effet plus on retourne dans le passé, plus il est difficile de trouver des écrits sur la pratique sociale de la danse, qui est considérée comme un divertissement subalterne qui n'a pas besoin d'être relaté. Qu'à cela ne tienne, comme à notre habitude, nous avons fouillé...


LE QUADRILLE DE CONTREDANSES


Par "quadrille", nous entendrons ici l'enchaînement de 5 contredanses qui fleurira en Europe pendant tout le XIXe siècle. Appelé "quadrille de contredanses" à ses débuts, le nom évoluera par le suite (après les années 1830) vers ce qu'on appellera plus volontiers le "quadrille français".


On le sait, comme toute forme d'art, les danses sortent rarement de nulle part et une danse d'un jour embarque souvent des influences piochées dans les danses d'hier. C'est particulièrement vrai pour le quadrille, qui hérite d'un passé déjà riche de milliers de contredanses : nous l'avons montré dans des articles précédents, "les pantalons" et "l'été" étaient des contredanses connues dès les années 1780 ! De plus, il faut citer comme "parrains" et "marraines" du quadrille les "cotillons" du XVIIIe siècle où une même contredanse est répétée plusieurs fois (classiquement 9 fois) avec des entrées différentes. Ou, plus proches encore, les "pots pourris" publiés par plusieurs éditeurs où plusieurs contredanses différentes sont proposées à la suite.


Etant donné ce substrat, est-il vraiment judicieux d'essayer de chercher un moment où une forme de danse en évolution peut être identifiée comme 1e quadrille de contredanses de l'Histoire ? Et est-il légitime de rechercher qui a présidé à sa création ? En tout cas, on peut dire que cette question a semblé pertinente aux chroniqueurs, et ce dès le XIXe siècle !


JEAN BAPTISTE HULLIN


danse aux Jardins de Tivoli, vers 1800

Avant de nous tourner vers les chroniqueurs de l'Hexagone, pour en apprendre plus sur les danses françaises, tournons-nous d'abord (comme souvent) vers... l'Angleterre !


Sur la question, les sources anglaises sont étonnamment précises et unanimes: le "quadrille de contredanses" serait l'invention de Jean Baptiste Hullin. Plusieurs sources (qui doivent forcément se copier l'une l'autre) pointent ce musicien / maître de danse, et ce avec un luxe de précisions assez exceptionnel. Ainsi dans The young lady's book : a manual of elegant recreations, exercises and pursuits, publication de 1829 (la référence a été trouvée par Paul Cooper), on dit :


"[at a fête] given by a lady of celebrity, at the Hotel de Valentinois, Rue St Lazar, on the 16th of August, 1797 [...], Monsieur Hullin introduced an entirely new set of figures of his own composition. These elicted general approbation: they were danced at all parties, and still retain pre-eminence. The names of Pantalon, L'Eté, La Poule, La Trenis, &c. which were given to the tunes, have been applied to the figures. The figure of la Trenis, was introduced by Monsieur Trenis's desire, it being part of the figure from a Gavotte, danced in [a] ballet [...]."


"[à une fête] donnée par une dame célèbre, à l'hôtel de Valentinois, rue St Lazar, le 16 août 1797 [...], Monsieur Hullin introduisit une toute nouvelle série de figures de sa propre composition. Elles obtinrent l'approbation générale : on les dansa à toutes les fêtes, et elles conservèrent leur prédominance. Les noms de Pantalon, L'Eté, La Poule, La Trenis, etc., qui étaient donnés aux airs, ont été appliqués aux figures. La figure de la Trenis fut introduite par le désir de Monsieur Trenis. Elle faisait partie de la figure d'une Gavotte, dansée dans [un] ballet [...]."


(On vous passe ici les détails, mais il y a dans ce document un luxe d'informations que le lecteur appréciera!)


L'essentiel de ces informations sera repris en cœur par diverses sources anglaises par la suite (voir les articles de Richard Powers et Paul Cooper pour avoir plus d'informations à ce sujet).


Pourquoi relayons-nous ici ces affirmations alors même qu'on se demande si elles ne tiennent pas plus de la publicité que de la réalité ?


L'Hôtel de Valentinois, peint depuis l'actuelle rue Raynouard à Passy dans les années 1770 par Alexis-Nicolas Pérignon

Premièrement parce que des éléments qu'on y cite sont tout à fait plausibles.

Il est établi que Hullin est un personnage qui a compté dans les bals parisiens dès la fin du XVIIIe siècle. On trouve trace de sa présence dans les journaux, comme par exemple dans celui-ci datant de 1797 :


annonce du journal "Le Miroir", le 13 mai 1797

Le lieu cité n'a également rien de farfelu : il est établi que de nombreux bals de la place parisienne ont eu lieu dans des hôtels particuliers au sortir de la période de la Terreur qui l'a secouée. (Et on ne vous parle même pas ici des supposés bals des victimes qui y auraient été tenus, sujet qui ferait l'objet d'un article à lui tout seul.)

L'Hôtel de Richelieu est cité dans le The young lady's book : a manual of elegant recreations, exercises and pursuits, ce qui est tout à fait correct : Jean Baptiste Hullin y a effectivement officié.


La deuxième raison est que le nom d'Hullin apparaît dans des sources françaises parlant des origines du quadrille dès le XIXe siècle. Même si on ne le cite pas comme père unique, il n'en est pas moins cité comme une des personnes qui a présidé à son développement. Impossible cependant de dire dans quelle mesure. Dans un article du Ménéstrel datant de 23 mars 1834 (voir ici), on lit en effet :


"Avant la révolution, Vincent, chef d'orchestre des bals de la

cour, était le seul qui fît entendre quelques contredanses agréables de sa composition. Ses Pantalons et ses Etés étaient vantés dans tous les salons : ils ont donné leurs noms aux deux premières figures du quadrille. Plus tard, Hullin et Julien (ndlr : on veut parler ici de Louis Julien Clarchies) firent exécuter aux bals Richelieu, Marboeuf, Thélusson et de la Michaudière, des quadrilles qui eurent un grand succès. Ces bals étaient suivis par la meilleure société de Paris. Dans ces brillantes réunions on a vu figurer mesdames Tallien, Bonaparte, Lescot; MM. Dupaty, Isabey, Laffitte, Lacase et Trénis ; Trénis dont le nom et les entrechats ont passé à la postérité grâce à la contredanse de Hullin."


La troisième raison est que, au delà de ce qui est dit ci-dessus par des témoins de l'époque, il semble évident qu'Hullin a contribué à forger des figures qui furent essentielles au développement du quadrille de contredanses.

En effet, nous pouvons corroborer ce qui est dit dans l'article du Ménéstrel mentionné plus haut : il fait publier "la Trénis" dans son "3eme recueil des nouvelles contre danses, walzes et béarnoize" (à trouver ici sur Gallica). Et il fait publier "la Pastourelle" dans son recueil "Trois quadrilles de nouvelles contredanses françaises composées et arrangées pour le bal de l'Hôtel de Richelieu" (à trouver ici sur Gallica), dont le "Journal de Paris" fait la publicité dans son édition du 22 avril 1797.


L'air de la Trénis dans le recueil de Hullin, vers 1800

L'importance de cette édition de "la Trénis" est confirmée par le recueil d'Albert de 1834 nommé "L'art de danser à la ville et à la cour [...]" que l'on peut lire ici dans Gallica. L'auteur y livre "le chant primitif de tous les airs dont on a conservé les figures", autrement dit l'air original des contredanses qui ont été intégrées au quadrille. Et l'air de la Trénis coïncide en grande partie (on ne peut malheureusement pas en dire autant pour la Pastourelle...)


l'air original de la Trénis selon le recueil d'Albert en 1834. c'est bien l'air de la contredanse de Hullin !

Le doute subsiste cependant sur le fait qu'Hullin a effectivement composé et défini lui-même la figure de la Trénis, car, dans son "2e recueil des nouvelles contre danses", il le précisait dans le titre des contredanses si c'était le cas. Dans le 3e recueil en revanche, la Trénis ne bénéficie pas de cette mention, ce qui laisse planer le doute. Mais comme aucune des autres contredanses du recueil ne bénéficie de cette mention, cela pourrait tout aussi bien être implicite. (Rappelons que la Trénis et la Pastourelle se partageront longtemps la 4e place dans le quadrille de contredanses avant que la Pastourelle ne l'emporte définitivement sur la Trénis à partir des années 1840.)



Dans l'état actuel des connaissances, il semble donc bien que Jean Baptiste Hullin a joué un rôle dans le développement du quadrille. Néanmoins, les sources françaises ne lui en attribuent pas la paternité, même si rien ne permet d'écarter cette hypothèse tant on est habitué que les Français s'abstiennent de faire des chroniques écrites détaillées de la danse sociale.

Dans son recueil "Trois quadrilles [...]", qui sort au printemps 1797 (on en fait déjà la publicité dans les journaux en avril de cette année), on trouve la Pastourelle (la 24e et dernière contredanse), ainsi que le Pantalon et l'Eté (cachés derrière d'autres noms : la Richelieu, la Sincère, l'Alsacienne...), mais surtout une ribambelle de contredanses qui ne feront pas partie du quadrille dans sa forme "canonique".

De plus, on y mentionne toujours les pas de rigodon et les contretemps, ce qui ne traduit pas une envie de se débarrasser des héritages du passé pour créer quelque chose de nouveau. En particulier, dans une analyse qu'on trouve ici, Naïk Raviart souligne que l'Alsacienne d'Hullin est à peu de choses près un Eté tel qu'il a été publié en 1778 : il contient toujours le "balancez avec le partenaire de gauche", qui finira par disparaître (voir notre article ici).

Il n'indique pas non plus comment assembler ces contredanses, qui pourraient tout aussi bien être jouées par groupes de 8 (en effet la publication est censée compter 3 quadrilles et il y a 24 contredanses). S'il a effectué un tri par la suite pour les présenter aux bals d'été et qu'il a suivi le danseur Trenis dans son besoin de réinventer tous les pas de la danse ancienne, on n'en a pas vu la trace dans un document français.


S'il publie la Trénis, en 1799 au plus tard (si on en croit cette source allemande de 1812), il faudra sans doute attendre des années avant qu'elle soit intégrée largement dans le quadrille de contredanses, et encore plus longtemps pour la Pastourelle, ce qui lui confère le rôle d'un parrain du quadrille plutôt que le rôle de père, si tant est qu'on puisse postuler qu'une cassure nette avec le passé s'est produite à un moment donné et que le quadrille de contredanses est né à une date précise plutôt que d'être le fruit d'une évolution à laquelle plusieurs personnes (voire les Parisiens en général) ont participé.


LE QUADRILLE RECONSTITUE


Comme à notre habitude, nous accompagnons cet article d'une musique à danser : c'est la reconstitution d'un quadrille de contredanses très ancien qui correspond à notre définition personnelle du quadrille de contredanses, à savoir un quadrille constitué de 5 figures commençant par le pantalon et l'été.


Contrairement à la majorité écrasante des quadrilles anciens, il est facile à dater car l'année est citée dans le titre : c'est le "1er Quadrille de contredanses avec les figures, composées pour les fêtes de Tivoli et exécutées pendant l'été de 1806", composé par Alexis de Garaudé.


source : Gallica

Sa création en 1806 est confirmée par les journaux mis en ligne par Retronews qui en font la réclame dès le mois de mai de cette année.


Chronologiquement, c'est la 2e publication de quadrille(s) de contredanses qui est citée dans ces journaux.

La 1e, nous en avons parlé plus haut, c'est le recueil "Trois quadrilles de nouvelles contredanses françaises composées et arrangées pour le bal de l'Hôtel de Richelieu" de J. B. Hullin. Cependant, nous avons vu que son contenu ne correspond pas à notre définition du quadrille "canonique".


Il nous aurait été possible de choisir d'autres quadrilles antérieurs au quadrille de Garaudé. En effet, celui-ci a été publié après "Quatre quadrilles de nouvelles contredanses" de Guiet dit Vendôme. Ce recueil est publié en 1804 au plus tard (voir la fiche ici sur Gallica). Néanmoins, comme le lecteur fidèle l'aura remarqué, en plus du quadrille, nous vouons une autre obsession aux bals publics, et en particulier ceux qui ont laissé une trace dans l'Histoire, or le quadrille de 1806 a selon toute vraisemblance été joué aux Jardins de Tivoli.


La fiche de ce quadrille se trouve ici sur le site de la BNF. Nous joignons ici le scan. Il comprend les partitions et la description des pas :

quadrille Garaudé Tivoli 1806
.pdf
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Il débute déjà par les figures du "pantalon", de l'"été" et de la "poule". Les 2 dernières figures restent ouvertes, mais sont clairement constituées de traits qui complètent la figure centrale de l'"été".

Même si le danseur Trénis (ou Trenitz) est déjà réputé en 1806, et que Hullin a déjà publié la contredanse éponyme pour louer les capacités du danseur (au plus tard en 1799), elle ne fait pas partie de ce quadrille, et encore moins la Pastourelle.

Les 2 dernières figures, bien que n'ayant pas survécu aux décennies, sont cependant loin d'être inconnues. En effet, elles sont encore citées comme figures possibles du quadrille dans le manuel du maître de danse Jean Henri Gourdoux en 1819 :

La 4e figure est ce que Gourdoux mentionne comme finale classique d'un quadrille (voir page 19 du recueil).

La 5e figure de Garaudé est citée par Gourdoux (en page 20) comme finale alternative. En 1819, elle a déjà un goût suranné. A son sujet, il dit en effet :


"On faisait autrefois le tems figuré à droite ou sur le côté. Chaque cavalier et sa dame se donnent la main , et vont se placer devant le cavalier et la dame qui sont placés à leur droite et font un demi-balancé , puis le chassé dit ouvert pour se mettre tous sur deux lignes et chaque cavalier vis-à-vis sa dame ; ensuite tous les huit vont en avant et arrière, puis chaque cavalier va au-devant de sa dame , font un tour de main jusqu'à leur place. Cette figure ne se fait plus à cause de l'embarras qu'éprouveraient les danseurs qui font à présent des contredanses ou quadrilles en nombre indéterminé au-dessus de huit."


Comme la 5e figure inclut un "figurez quatre sur les côtés", un fait indubitable est que la danse doit absolument être dansée à 4 couples placés sur les côtés d'un carré, la quadrette est impossible !



LA MUSIQUE


Nous avons confié la reconstitution de la musique à notre complice Ilkay Bora Oder (son site est ici) en lui demandant de transposer immédiatement les partitions de Garaudé (initialement pour forte piano et violon) en partitions pour orchestre. En effet, même si la formation jouant la musique aux Jardins de Tivoli devait être un petit orchestre de chambre en temps habituel (voir la gravure plus haut dans l'article), il est un fait certain que de plus grands orchestres étaient utilisés à certaines occasions.

Merci à Ilkay d'avoir à nouveau fait des prodiges. Nous avons été particulièrement impressionnés par les mélodies très catchy (comme on dit de nos jours) de Garaudé, qu'Ilkay a mis en valeur avec brio. Le lien vers la vidéo YouTube se trouve ci-dessous.



En ce qui concerne les répétitions, nous sommes fidèles aux indications, qui sont "la contre partie pour les 4 autres" pour le Pantalon (nous jouons alors la séquence 2 fois) et "la contre partie pour les 6 autres" pour les autres figures (nous jouons alors la séquence 4 fois). Cela est du reste tout à fait logique car une seule séquence permet à 2 couples opposés de danser tous les traits de la contredanse pour le Pantalon alors qu'il faut 2 séquences pour ce faire pour les autres figures. Et, comme nous l'avons dit, la 5e figure impose 4 couples pour le quadrille.


REMERCIEMENTS


Nous tenons à remercier chaleureusement Mike Gilavert, le maître à danser du groupe "Paris qui danse !" (et accessoirement grand amoureux des danses du 1e Empire, de la Restauration et de la Monarchie de Juillet) pour son écoute, ses conseils et son aide pour essayer de faire coller aussi bien que possible la musique avec la danse. Merci aussi de nous avoir fait découvrir cette phrase magique du recueil d'Albert de 1834 : "Je donnerai, à la fin de ce livre, le chant primitif de tous les airs dont on a conservé les figures" !

Merci également à Irène Feste d'avoir répondu à nos questions sur les figures du quadrille de contredanses (son expertise sur le sujet des danses du 1er Empire peut toujours être appréciée ici).


les amusements champêtres aux Jardins de Tivoli, le 25 avril 1802

Finalement, nous tresserons de nos mains un collier en coquillettes à la personne qui pourra nous fournir cette publication dont on fait la réclame dans la "Gazette nationale ou le Moniteur universel" du 11 février 1808.

En effet, outre le fait que le quadrille qui y est décrit est ancien (même si on est déjà loin de 1797), il a l'avantage d'être de Monsieur Hullin ! De quoi éveiller notre curiosité !


"Gazette nationale ou le Moniteur universel", 11 février 1808.


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