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L'Enfer avant Offenbach (1) : J. Vimeux, 1835

Dernière mise à jour : 29 mai


Joseph Vimeux

Nous avons en projet d'écrire un article définitif sur le galop, cette danse hyper simple qui consiste grosso modo à courir en pas chassés autour de la salle de bal accroché à son/sa partenaire.

Pour ce faire, nous avons déjà accumulé pas mal d'informations, et surtout nous avons déjà reconstitué plusieurs musiques qui ont une certaine valeur d'un point de vue historique et musical.

Néanmoins, nous nous sommes rendus compte que balancer 4, 5 ou 6 musiques en même temps allait être un peu excessif pour un article qui aspire à être lu et à voir ses musiques écoutées.

Nous avons donc décidé de déjà vous distiller certains éléments d'analyse pour vous rendre l'article final, qui sera publié un jour ou l'autre n'en doutons pas, plus digeste.


Le présent article trouve sa motivation dans la constatation que toute l'histoire du galop au 19e siècle a été éclipsée par l'Orphée aux Enfers d'Offenbach !



Alors oui, ce morceau est archi-connu. On le retient comme étant consubstantiel au French cancan. C'est en quelque sorte un morceau intersidéral, un morceau de bravoure indépassable qui devrait être déclaré patrimoine immatériel de l'humanité.

Avec lui, Offenbach a tout redéfini, il a fait table rase, il a éclipsé tout ce qui avait existé avant. Il a tout monopolisé, jusqu'au terme de "galop infernal" qui est devenu synonyme de sa musique.

Néanmoins, une analyse rapide des galops qui ont fait date auparavant ainsi que la lecture de vieux journaux et de vieux dictionnaires est sans appel : le "galop infernal" n'est pas seulement un morceau d'Offenbach, en fait c'est surtout un "genre" qui a existé avant 1858, année où le morceau est dévoilé au public.


L'"Encyclopédie des Gens du Monde" de 1840 dit déjà :


[...] ce galop infernal, cette course échevelée, qui termine nos bals masqués.


Le "Dictionnaire universel de la langue française" de Prosper Pointevin dit en 1856 :


Populaire. Galop infernal, galop général ordinairement à la fin du bal.


Plus tardivement, en 1872, le "Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle" de Pierre Larousse dit :


Familier. Galop infernal, galop général exécuté avec un entrain extrême.


Quant au "Dictionnaire de la langue française" de Littré en 1874 :


Galop infernal, galop d'une rapidité extrême qui se fait dans les grands bals publics, à l'Opéra, etc.


On le comprend, un "galop infernal" est d'abord un galop dans lequel la foule se lance à corps perdu, balayant tout sur son passage en tournoyant autour de la piste de bal comme un flot ininterrompu de créatures possédées par le démon, généralement avant la fin des réjouissances, avant que chacun rejoigne ses pénates, en nage, défait, exténué, mais ravi.


En 1858, Offenbach se limite donc à illustrer le concept de "galop infernal", mais d'une manière fort efficace qui contribuera à éclipser tout ce qui a existé avant !


Alors, nous avons cherché... ce qui existait avant. Et parmi ces "galops infernaux", nous vous en présentons ici un qui a fait du bruit. Beaucoup de bruit !


Pour le plaisir de vos oreilles, voici reconstitué par notre complice Ilkay Bora Oder la "Ronde Infernale" de Joseph Vimeux, galop probablement créé à la guinguette du "Petit-Jardinier" à Amiens le 15 août 1835 (selon "La vie musicale à Abbeville et à Amiens au xixe siècle", par Alain Le Tribroche, 1993), et repris ensuite à Paris aux Concerts Musard et par Jullien au Jardin Turc. On l'appelle souvent "galop infernal" dans les journaux, sans autre forme de procès.


L'auteur, Joseph Vimeux, est connu, mais on s'en souvient surtout comme compositeur, parolier ou arrangeur de chansonnettes, bluettes ou romances. De quadrilles aussi, où il transpose ses chansons pour les danseurs. On peut dire que toute sa vie, il aura aspiré à ne pas être considéré seulement comme un tâcheron de la chanson populaire.

A sa mort, après avoir contracté une maladie contagieuse, le "Pilote de la Somme" dit, dans son édition du 7 septembre 1847 :


"[Ses] romances, [ses] chants si variés, [ses] galops si entraînants, se sont succédés pendant vingt ans sur tous les pianos, à Paris comme à Amiens. Un tel succès consolait le compositeur, le soir, dans sa mansarde, des déboires que lui infligeaient les éditeurs. Car ceux-ci qui lui ont dû une partie de leur fortune, marchandaient le prix de ses romances, au musicien qu'ils savaient besogneux. N’est-ce pas là l’histoire de tous les jours ? Vimeux, qui avait bien le droit de vivre avec ses travaux d’imagination, était forcé d'écrire des accompagnements pour piano ou pour guitare, et d’encadrer ainsi les œuvres des autres. Chaque accompagnement lui était payé sept francs la pièce, et il lui fallait courir tout Paris soit à travers la neige, soit par une température tropicale, pour glaner ça et là chez ses avares patrons les moyens de gagner sa vie !

Cependant il ne désespérait pas d'un autre avenir ; le théâtre était sa terre promise. Que n’avait-il un poème d’opéra ! Mais les faiseurs renommés, les Scribe et les Planard ne jettent pas ainsi leurs perles aux... inconnus; aux musiciens qui n'ont pas obtenu d’avance, du directeur privilégié, le laissez-passer tant souhaité. Il avait cru un instant que le nouveau directeur de l’Opéra-comique, dont la femme est une Amiénoise, lui ouvrirait le théâtre que son talent lui donnait bien d’ailleurs le droit d’aborder. Encore une espérance qui s’évanouit ! Enfin, il comptait, comme tous les compositeurs qui n’ont pas été encore joués, sur la création d'un troisième théâtre lyrique. Chacun sait, hélas ! que cette entreprise dont la base aura pour première pierre l’abominable escroquerie que le ministère, complice, refuse de poursuivre, est menacée de rester indéfiniment à l’état de projet."



Que remarquer dans son galop infernal ? Essentiellement une chose qu'il fallait oser faire : il y intègre le chant grégorien "Dies Irae", un chant du 13e siècle. De quoi interpeller les danseurs les plus blasés ! En effet, la "Biographie des hommes célèbres, des savans, des artistes et des littérateurs du département de la Somme" de R. Machart, 1835 dit :


"Vimeux, en outre, est auteur de ce morceau si sublime et si terrible, que l’on ne peut entendre sans une vive et intense impression, le galop infernal, exécuté d’abord à Amiens, ensuite à Paris, chez Musard, au Jardin Turc par Julien et dans plusieurs villes de province.


C’est là que l’on entend, comme l’a dit un auteur moderne : Cette effrayante harmonie, Où à travers des accents de plaisir et d’amour, crie le jour de colère, le Dies Irae, sinistre appel aux tombeaux, chant de terreur et de désespoir, où éclatent les mugissements des démons, les bondissements de leur branle infernal, leurs rondes maudites, leurs joies atroces, leurs rires atroces et les supplications des morts et les gémissements des damnés."


Tout un programme ! Avec une telle énumération de visions d'apocalypse, on comprend pourquoi ce galop fut affublé de l'adjectif "infernal" !


Pour la reconstitution, Ilkay a pu se baser sur des partitions manuscrites pour un nombre impressionnant d'instruments de musique, plus que tout ce que nous avions pu voir jusque maintenant : plus de 100 pages grâce auxquelles on suppose que des dizaines de musiciens s'en sont donné à cœur joie dans les bals publics les plus en vue !


Pour figurer cette profusion, la vidéo que nous mettons en ligne sur YouTube montre la partition du chef d'orchestre reconstituée par Ilkay qui défile au gré de la musique.

La danse dure 6 minutes suivant le désir de son auteur. Néanmoins, pour épargner le galopeur moderne, nous mettons également en ligne une version de 3 minutes 30 où nous avons supprimé les répétitions qu'on remarque distinctement dans la version "de base".

Remarquez que nous avons souligné le "Dies Irae" dans le morceau en ajoutant les voix d'un chœur d'hommes. Il nous a semblé qu'il était nécessaire de mettre en évidence le passage car, si ce chant spirituel était peut-être connu en 1835, il en est tout autrement en 2022 où seuls quelques mélomanes pourraient en repérer l'air (mention spéciale à une certaine dame qui se reconnaîtra...)

Nos voix de stentors n'ayant pas fait leurs preuves, c'est bien un "chœur électronique" chantant la lettre "a" tout du long qui fait office ! On laisse la liberté aux plus motivés d'en chanter les paroles en latin : "Dies iræ, dies illa, Solvet sæclum in favílla, Teste David cum Sibýlla !" (c'est-à-dire "Jour de colère, ce jour-là, Il réduira le monde en cendres, David l’atteste, et la Sibylle.")


Deux précisions avant de livrer l'œuvre de Joseph Vimeux à votre appréciation :

- Votre oreille va entendre un passage qui ressemble à la musique d'un jeu d'arcade rudimentaire du type pac-man ou tetris. Cet effet étrange pour une musique de 1835 est le résultat naturel des piccolos qui jouent en arrière-plan.

- Malgré la description du Dies Irae que nous avons reproduite plus haut, nous n'avons pas ajouté les rires atroces et les supplications des morts. Nous pensons que cette description de l'œuvre était celle du Dies Irae lui-même et pas nécessairement celle du galop. Pour être honnête, on doit vous dire qu'on a essayé d'ajouter ces sons, mais le résultat ne nous a pas convaincu, l'orchestration exceptionnellement fournie ne laissant pas de place à des effets supplémentaires, même démoniaques !

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